CHAPITRE X
Séjour de notre héros chez don Diègue, avec d'autres extravagances .1
La maison de don Diègue était grande et spacieuse. Ses armoiries , sculptées en pierre , ornaient le fronton de la porte. Des celliers étaient dans la cour , autour de laquelle on voyait rangées beaucoup de dame-jeannes de terre que l’on fait auToboso : ces dame-jeannes du Toboso rappelèrent à don Quichotte sa
PARTIE II, GHAP. XVI. Ï2ï chère et malheureuse Dulcinée. Il s’arrêta, fit un profond soupir, et, regardant les damejeannes avec des yeux pleins de larmes, se mit à dire ces y ers :
O gages chers et douloureux D’une amour si belle et si pure,
Pourquoi rallumez- vous mes feux ,
Et déchirez-vous ma blessure ?
Cette tendre exclamation adressée aux dameje an nés fut interrompue par le jeune étudiant, fils de don Diègue , qui venait au-devant de son père avec sa mère dona Christine. Tous deux s arrêtèrent involontairement pour considérer l’étrange figure du héros. Celui-ci se hâte de quitter Rossinante, et vient avec beaucoup de courtoisie baiser la main de dona Christine. Madame, lui dit don Diègue , je vous demande de recevoir avec la grâce qui vous est naturelle le seigneur don Quichotte de la Manche , que je vous présente comme le plus vaillant, le plus instruit, le plus aimable des chevaliers errans. Dona Christine, malgré sa surprise , fit un accueil fort obligeant à don Quichotte , qui lui répondit dans des termes aussi respectueux qu’élégans, combla de politesses le fils de la maison , et ne
DON QUICHOTTE, tarda pas à lui donner une très bonne opinion de son esprit.
Notre chevalier fut conduit dans une salle où Sancho le désarma, jeta sur sa tête cinq ou six aiguières , lui donna du linge blanc, et bientôt après le héros sortit en pourpoint de peau de chamois, un peu noirci du frottement des armes , avec le collet vallon , sans dentelles et sans plis , des brodequins à la mauresque , sa bonne épée à son côté suspendue à un baudrier de loup marin, et les épaules couvertes d’un manteau de drap minime. Dans cet équipage leste et galant , don Quichotte parut au salon, où l’attendait le fils de don Diègue, d’autant plus curieux de causer avec son hôte, qu’à toutes les questions faites à son père sur cet homme singulier don Diègue avait répondu qu’il ne pouvait encore le juger, que ses actions et ses discours , presque toujours en opposition, étaient un mélange continuel de sagesse et de folie, mais plus souvent de cette dernière. Don Laurenzo , c’était le nom de ce fils, entretint notre héros, tandis que dona Christine faisait préparer un festin digne du noble convive qu’elle voulait bien traiter.
Monsieur, dit don Quichotte au jeune homme, votre père m’a déjà parlé de votre
PARTIE II, CHAP. XVI. 123 amour extrême pour l'étude , pour la poésie surtout; et j’ai appris avec intérêt et plaisir que vous étiez un grand poète. Seigneur, répondit Laurenzo , ma vanité n’ira jamais jusqu’à me croire tel : j’aime beaucoup les beaux vers; mais plus j’en lis, et plus je vois qu’il ne m’appartient pas d’en faire. — Tant de modestie me confirme dans mon opinion : le véritable talent est modeste. Ainsi , sans vous embarrasser par des éloges, que vous aimez mieux mériter que recevoir, je vous demanderai de me faire lire quelqu’une de vos poésies; ce n’est pas que je prétende être capable de les juger, mais je me crois digne de les sentir. '
Jusqu’à présent, dit en lui-même don Laurenzo, cet homme me parait aussi raisonnable que spirituel : mon père l’a jugé sévèrement. Seigneur, reprit-il, on voit bien que vous avez fait d’excellentes études ; oserai-je vous demander à quelle science vous vous êtes particulièrement appliqué ? — A une seule , qui les renferme toutes. — Et quelle est-elle, s’il vous plaît? — La chevalerie errante. Celui qui la professe , monsieur , est obligé de tout savoir : la justice distributive et commutative , afin de donner à chacun ce qui appartient à chacun; la théologie, pour rendre