‹ Don Quichotte de la Manche (volume 2)Chapitre 51 sur 127 · BON QUICHOTTE · texte numérisé non relu

BON QUICHOTTE

raison de la loi divine qu’il croit et soutient ; la médecine et la botanique , pour trouver dans les déserts les herbes qui guérissent les blessures; l’astronomie, pour reconnaître aux étoiles dans quels climats le destin le conduit ; les mathématiques , pour faire la guerre et pour défendre les places : il doit posséder les arts mécaniques, dont il ne peut se passer; les arts agréables , qui lui sont nécessaires pour son propre délassement et pour plaire toujours à sa dame; enfin toutes les vertus morales , dont la parfaite réunion peut seule former le vrai chevalier. Voilà, monsieur, ce que c’est que la chevalerie errante , malheureusement trop peu honorée dans ce siècle corrompu , mais , grâce au ciel , non encore éteinte.

Don Laurenzo écoutait la tête baissée , en se disant cette fois que son père ne jugeait pas si mal. La conversation fut interrompue par le dîner : on alla se mettre à table ; et don Diègue ainsi que Christine traitèrent leur hôte avec une politesse qui ne différait point de l’amitié. Don Quichotte était charmé du ton , des manières des habitans de cette maison. Ce qui le frappait le plus , c’était le merveilleux silence , l’ordre , la paix , l’arrangement, qui régnaient dans cet asile: depuis les

PARTIE II, CHAP. XVI. i25 maîtres jusqu’au dernier domestique, tous savaient ce qu ils devaient faire, s en acquittaient sans murmure , sans jalousie , sans affectation ; tous avaient l’air sage , heureux , et ne semblaient former qu’une famille de frères sans cesse du même avis.

En sortant de table , notre héros pria de nouveau le jeune homme de vouloir bien lui montrer de ses vers. Celui-ci , sans se faire presser, lui lut alors cette glose , en excusant d’avance ses défauts sur la gêne et la difficulté de ce genre de poésie :

« G n ANDF.ua s, trésors que l’on envie,

« Pour moi vous n’avez poinifc d’attraits?

<c Hélas ! que faut-il à ma vie ?

« La vertu, l’amour et la paix. »

Tandis que la foule éblouie Ose croire à vos vains plaisirs ,

Je vous préfère mes soupirs,

« Grandeurs , trésors que l’on envie. »

Transports si voisins des regrets.

Bonheur d’un jour, rapide ivresse,

Que suit une longue tristesse ,

« Pour moi vous n’avez point d’attraits. » Mais lorsqu’aux pieds de mon amie Je lis dans ses yeux mon destin ,

Heureux hier, heureux demain ,

« Hélas ! que faut-il à ma vie ? »

L’espoir de lui plaire à jamais Me rend meilleur, plus doux, plus sage Et me fait chérir davantage « La vertu, l’amour et la paix. »

A peine don Quichotte eut-il entendu ces vers , qu’il se lève , saisit la main de don Laurenzo ; et la serrant de toute sa force : Par la céleste lumière! s’écria-t-il, heureux et digne jeune homme , vous méritez d'être couronné par les académies d’Athènes, de Paris et de Salamanque. Puissent les juges stupides qui vous refuseraient le premier prix devenir l’horreur des muses , le but des flèches d Apollon ! Je bénis le ciel et mourrai content; j’ai vu , j’ai trouvé un poète.

Don Laurenzo remercia notre chevalier; et, quoique sa manière de s’exprimer lui parût un peu singulière, il ne l’en trouva pas moins aimable. Il fut même flatté de ses éloges, et trouva que son esprit , ses connaissances , son goût, devaient rendre plus indulgent pour les écarts légers de son imagination. Après avoir passé quatre jours dans la maison de don Diègue , le héros de la Manche voulut retourner à la recherche des aventures , dont il savait , disait-il , que ce pays abondait. Une de celles qu’il désirait le plus d’entreprendre,

PARTIE II, CHAP. XYI. 127 c’était de pénétrer au fond de la caverne de Montésinos , lieu célèbre où sont les sept sources du Ruidera., Don Diègue et son fils applaudirent à ce projet, le supplièrent d’emporter de chez eux tout ce dont il pourrait avoir besoin , et l’assurèrent du plaisir extrême qu’il leur ferait en acceptant leurs offres. Don Quichotte leur rendit grâces , et fixa l’instant de son départ, au grand regret de Sanclio , qui se trouvait fort bien chez don Diègue, s’accommodait à merveille de l’abondance qu’il y voyait régner, et ne se souciait pas de retourner à la frugalité des diners chevaleresques : aussi le prudent écuyer eut-il grand soin, avant de partir, de bien garnir son bissac ; après quoi , les larmes aux yeux , et jetant de tendres regards sur cette heureuse maison , il amena Rossinante à son maître. Celui-ci fit ses adieux a tout le monde ; et tirant en particulier don Laurenzo : Votre noble cœur, lui dit-il, est passionné pour la gloire; vous avez deux chemins à suivre. Le premier, difficile et long, est celui de la poésie, où je vous prédis des succès , surtout si votre bon esprit , gourmandant votre vanité , devient lui-même un censeur sévère de vos ouvrages : l’autre route est beaucoup plus courte , mais infiniment plus pénible^ faites-vous chevalieT

errant. Vous aurez du mal, j’en conviens,

mais vous finirez par être empereur.

Don Laurenzo lui représenta qu’il était encore bien jeune pour prendre une si grande résolution , et lui promit cependant de réfléchir sur ses conseils. Don Quichotte renouvela ses adieux , ses complimens , et , emportant les regrets de cette aimable famille , se mit en chemin , suivi de Sancho.

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