CHAPITRE XVIII
Noces de Gamache.
La belle aurore avait à peine répandu dans les campagnes les perles liquides qui tombent de sa chevelure d’or , lorsque le héros de la Manche, ennemi de la paresse, se lève et appelle son écuyer. Celui-ci ronflait encore. O le plus heureux des mortels ! s’écria don Quichotte en le regardant : sans soucis , sans inquiétude , sans crainte des enchanteurs , ignoré de l’envie que tu ignores , tu dors d’un sommeil paisible! Tu dors, et les peines toujours renaissantes d’un émission sans espoir, les soins pénibles et nécessaires pour le soutien de tes jours ne troublent point ton repos; la douloureuse ambition , la pompe vaine du monde , l’insatiable désir et des honneurs et des richesses , sont inconnus à ton humilité. Rien ne t’occupe que ton âne : c’est moi qui suis chargé de penser à toi ; juste obligation qui compense les amertumes de la servitude ! Il faut que le maître veille pour nourrir, pour récompenser le fidèle serviteur qui dort ; il faut qu il travaille pour le rendre heureux , et qu il devienne sa providence.
PARTIE Iï, CHAP. X YIII. i37 A tout cela Sancho ne répondait rien , et n’aurait pas de sitôt répondu, si don Quichotte ne l’eût poussé de sa lance. En ouvrant les jeux, l’écuyer tourna deux ou trois fois la tête, et sembla recueillir avec attention toute la finesse de son odorat : Monsieur, dit-il , si je ne me trompe , il vient de là-bas , de cette ramée , une odeur bien plus agréable que celle des roses et du jasmin ; je crois , je suis sûr de sentir des grillades et des fritures. Ah! monsieur, les heureux mariages que ceux qui commencent par cette odeur-là ! Lève-toi gourmand , reprit don Quichotte; hâtons-nous d’aller voir ces noces , qui peut-être causeront la mort de l’infortuné Basile. — Ma foi , hier j’étais pour lui ; mais depuis que je sens ces grillades , j’avoue que monsieur Gamache me paraît avoir du mérite. Il faut être juste , au fond : que diable! quand on n’a pas le sou, on ne peut pas épouser Quitterie. Monsieur Gamache, j’en suis sûr, enterrerait Basile sous ses pistoles : les belles roses , les bijoux qu’il achètera pour sa femme , valent un peu mieux que les sauts , les coups de fleuret , les jolies chansons de Basile. Que vous donne-t-on au marchepour une chanson , ou pour un coup de fleuret ? Toutes ces grâces , toutes ces sciences ne paient pas le boucher : lorsque c’est un homme riche qui les
DON QUICHOTTE, possède , elles ont beaucoup de mérite ; mais poui que la maison tienne , il faut que les fondemens soient bons , et je n'en connais pas de meilleurs que l’argent.
Par le dieu du ciel , interrompit notre héros , il n’existe pas sur la terre un aussi grand babillard que toi : à peine éveillé , tu commences tes longues sottises ! — Monsieur , rappelezvous , s’il vous plaît, nos conventions avant de nous remettre en campagne. Pourvu que je ne dise rien contre madame Dulcinée et contre la chevalerie , vous m’avez donné le droit de parler tant qu’il me plaira. — Je ne me souviens point du tout de cette convention ; et quoi qu’il en soit, je t’ordonne de te taire et de me suivre à cette prairie , où les instrumens de musique ont déjà donné le signal des jeux. L’écuyer obéissant a! la brider Rossinante : nos deux héros se mirent en marche , et , montés sur leurs coursiers , entrèrent sous la feuillée.
Le premier objet qui attira les yeux de Saneho fut un jeune bœuf embroché dans un grand orme , et que l’on faisait rôtir auprès d’un bûcher enflammé. Autour de cet immense feu étaient six marmites , ou plutôt six cuves , dans lesquelles cuisaient à leur aise plusieurs moutons tout entiers : les faons , les lièvres , les lapins, déjà dépouillés; les oies, les poules.