CHAPITRE XVII
Histoire du berger amoureux.
Notre chevalier n’était pas encore loin du village de don Diègue , lorsqu’il rencontra deux étudians et deux villageois , montés chacun sur un âne , et voyageant de compagnie. Après les avoir salués et s’être assuré qu’ils suivaient la même route , il leur offrit de les accompagner , en se pressant de leur apprendre qu’il était chevalier errant. Cette explication parut du grec aux villageois ; mais les deux étudians la comprirent , et jugèrent que notre héros n’avait pas la tête saine. Cependant ils lui témoignèrent assez de respect ; et l’un d’eux lui dit : Seigneur , comme les chevaliers errans ne sont jamais guidés dans leur chemin que
PARTIE II, CHÀP. XVII. 129 par les aventures qui se présentent , nous vous proposons de venir avec nous assister aux plus belles noces qu’on ait célébrées jusqu’à ce jour. Volontiers, reprit don Quichotte; quel est le prince qui se marie dans ces contrées ? — Ge n’est point un prince , c’est un simple laboureur , mais le plus riche du pays; celle qu’il épouse n’est qu’une villageoise , mais la plus belle de la terre. Elle n’a pas d’autre nom que la belle Quitteriez son époux s’appelle te riche Gamache. Il a vingt-deux ans , sa femme dix-huit ; et l’on peut dire que ce mariage est fort bien assorti de part et d’autre , s’il est vrai que la richesse puisse balancer la beauté. Cette noce , pour laquelle le magnifique Gamache a fait des frais extraordinaires , doit se célébrer dans une immense prairie voisine du village de la mariée. Le nouvel époux a fait couvrir en entier cette prairie de verdure ; les rayons du soleil ne pourront y pénétrer. Là , sous un ciel de feuilles et sur un gazon de fleurs , les habitans rassemblés de plus de dix lieues à la ronde viendront former des danses , des jeux , jeter la barre , faire des armes , disputer le prix du saut , de la course , et divertir les jeunes filles par les bruyantes castagnettes , par des romances , des chansons accompagnées de la guitare. Mais tous les
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plaisirs de cette belle fête ne sont rien auprès de l'intérêt qu’inspire un malheureux jeune homme qui s’y trouvera peut-être , et dont 1 a seule vue fera verser bien des pleurs.
Ce jeune homme s’appelle Basile ; c’est un berger dont la pauvre chaumière est appuyée contre le mur de la maison de Quitterie. Il est né dans cette chaumière ; et , dès sa plus tendre enfance, son premier sentiment,, son unique plaisir fut d’aimer sa jeune voisine. Il était sans cesse avec elle ; et Quitterie , de même âge que lui , le cherchait quand il ne venait pas. Ces deux aimables et beaux enfans , avant de savoir bien parler, s’étaient déjà dit qu’ils s’aimaient : tout le village en était instruit , et s’intéressait aux jeunes amours de Basile et de Quitterie , dont les noms passés en proverbe se prononçaient naturellement lorsqu’il s’agissait d’innocence et de tendresse.
L’âge vint , et le père de Quitterie défendit à Basile de parler à sa fille. Les pauvres amans obéirent au père , mais l’amour ne lui obéit pas. Basile , tout en évitant Quitterie , se trouvait toujours où elle passait; Quitterie, tout en le fuyant , ne manquait jamais de le rencontrer. Le père , fâché , prit alors le parti de marier sa fille , et choisit pour gendre le riche Gamache. L’extrême pauvreté de Basile
PARTIE II, CHÀP. XVII, i3t était, hélas! la seule chose qu’il eût à lui reprocher ; car , s’il faut dire la vérité , la nature a pris soin de dédommager Basile du tort que lui fit la fortune. C’est le berger le plus aimable du pays; personne ne jette une barre aussi bien , personne ne peut le vaincre à la lutte ni le gagner à la paume ; les cerfs ne courent pas si vite , les chevreuils sautent moins légèrement. Il sait de plus la musique , fait de jolis vers, chante comme l’alouette, touche admirablement bien de la guitare , et fait des armes mieux qu’un maître.
Quand ce ne serait qu’à cause de cette dernière science , interrompit don Quichotte , Basile mériterait d’épouser non-seulement la belle Quitterie , mais même la reine Geneviève , en dépit d’Artus et de Lancelot, Par ma foi ! s’écria Sancho , que ma femme n’estelle ici , elle dirait comme vous. Thérèse est toujours d’avis qu’on se marie avec son égal. La brebis avec le belier , dit-elle , et tout va le mieux du monde. Thérèse a raison ; et je donnerais quelque chose pour que ce bon Basile , que j’aime déjà, épousât demain Quitterie, sous cette grande feuillée que monsieur Gamache a fait construire. Pardi oui ! parce que monsieur Gamache a des écus , voila une belle raison de lui bailler une jolie fille! C’est d’a-
mour , et non pas d éçus, qu’une jolie fille a besoin. N’allons pas trop loin , reprit don Quichotte , et ne méconnaissons pas l’autorité paternelle. Si les filles avaient le droit de choisir seules leurs époux , nous en verrions qui souvent épouseraient le valet de leur père , ou le premier mauvais sujet qui passerait sous leur fenêtre. L’Amour, avec son bandeau sur les yeux, est assez sujet aux erreurs pour souffrir que la raison vienne quelquefois le guider. Un homme qui doit faire un long voyage met du temps et de la prudence dans le choix de son compagnon : ne doit-on pas hésiter et réfléchir encore plus quand il s’agit de 1 hymen, c’est-à-dire d’un voyage qui dure toute la vie , quand il s’agit de former un nœud qui n’est pas plus tôt serré qu’il devient le nœud gordien , et que rien ne peut le rompre , si ce n’est la faux de la mort ? Je pourrais m’étendre sur cette matière ; mais j’aime mieux écouter monsieur le licencié , qui nous apprendra peutêtre quelque autre chose de ce Basile.
Seigneur, reprit l’étudiant, depuis que ce malheureux a su que la belle Quitterie épousait le riche Gamache , il a quitté sa chaumière , s’est retiré dans les bois , où il vit tout seul , triste , morne , sombre , et ne se nourrissant que de fruits sauvages , et passant les
PARTIE II, CHAP. XV1L i33 nuits sous les arbres. On le rencontre quelquefois se promenant autour du village ; il marche lentement , les yeux baissés vers la terre , la tête penchée sur son sein , les bras croisés devant sa poitrine , ne disant rien , ne regardant pas , et semblable à une statue qui ne marche que par ressorts. Nous l’aimons , nous le plaignons tous ; nous tremblons que son amour violent ne le conduise demain à ces noces , et qu’en entendant Quitterie prononcer le oui fatal il ne tombe mort à l’instant.
Oh! j’espère , s’écria Sancho , que le bon f)ieu y mettra ordre : il y a du remède à tout. L’avenir n’est connu de personne. Il passe bien de l’eau sous le pont dans vingt-quatre heures. Ce qui n’arrive pas une fois arrive l’autre. Souvent il pleut et fait soleil en même temps. Tel se couche en bonne santé , qui le lendemain se relève mort. Qui peut se flatter d’attacher un clou à la roue de la fortune? Entre le oui et le non d’une femme je ne voudrais pas risquer la fine pointe d’une aiguille ; et puisque Quitterie aime Basile , je ne désespère de rien pour lui; car, comme on dit, l’amour a des lunettes qui lui font paraître le cuivre de l’or ; le pauvre est riche à ses yeux , et le verre devient du diamant. Bonté divine ! 3. 1 2
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reprit don Quichotte, ne peux-tu donc t’arrêter , mon pauvre Sancho , aussitôt que tu as commencé la longue suite de tes proverbes ? Dis-moi , bavard , dis-moi quel rapport ont avec Quitterie et Basile ta roue de fortune , ton clou , tes lunettes de l’amour , et toutes tes extravagances. — Plus de rapport qu’on ne pense ; si l’on ne m’entend point ce n’est pas ma faute. Je m’entends à merveille , moi , et mes discours ont un grand sens. Mais votre seigneurie me tarabuste toujours, et n’est jamais plus contente que lorsqu’elle peut épingler mes sentences. — Dis donc épiloguer > malheureux ignorant , qui ne sais pas encore ta langue. — Monsieur, je la sais assez pour parler raison ; c’est, tout ce qu’il faut. Je n’ai pas été élevé à la cour , et je n’ai pas fait mes études à Salamanque : n’exigez donc point que je parle comme un homme de Tolède. Je vous demande d’ailleurs ce que peuvent faire une ou deux lettres de plus ou de moins dans un mot.
Don Quichotte allait répondre et disserter sans doute longuement sur la pureté du langage; mais il était déjà nuit, et le spectacle soudain d’une infinité de lumières l’avertit qu’ils approchaient du village de Quitterie. Le riche Gamache avait fait planter dans la
PAKTIE II, CHAP. XVII. i3S prairie destinée à la fête une foule de grands arbres tout chargés de lampions. L’air était pur, le ciel sans nuage, et l’haleine du zéphir si douce, qu’elle agitait à peine les feuilles, et ne nuisait point à' l’éclat de cette belle illumination : 1 on entendait sous l’immense ramée les sons divers et confus des flûtes , des psaltérions , des grelots de tambour de Basque. Les musiciens, déjà placés sur des tréteaux, faisaient danser plusieurs quadrilles : dans d autres groupes on chantait, on jouait à disférens jeux. Plus loin , des tables se dressaient pour les festins du lendemain : on préparait des pantomimes ; on apportait des guirlandes , on les tressait , on les plaçait. Tout le monde en mouvement allait , venait , travaillait ; et 1 on eut dit que la foule immense qui remplissait la prairie n’était composée que d’amans heureux.
Notre héros , malgré l’invitation des étudians , ne voulut point s’approcher de l’enceinte : il en donna pour raison que la coutume des chevaliers était de passer la nuit dans les déserts solitaires. En conséquence , il prit congé de ses compagnons , se détourna du chemin , et s en alla dormir au milieu des champs. Sancho le suivit à regret , et soupira douloureusement en songeant qu’il n’était plus dans la maison de don Diègue.