‹ Don Quichotte de la Manche (volume 2)Chapitre 55 sur 127 · PARTIE II, CHAP. XVIIi i^i · texte numérisé non relu

PARTIE II, CHAP. XVIIi i^i

Pendant ce temps , don Quichotte considérait douze villageois parés de leurs habits de fêtes , montés sur de belles jumens richement enharnachées et portant des sonnettes au poitrail. Ces cavaliers , en arrivant , commencèrent aussitôt les courses , tantôt en troupes , tantôt dispersés , se mêlant , se séparant , et criant à haute voix : Vivent Quitterie et Gamache ! Il est le plus riche de nous ; elle est la plus belle du monde : vivent à jamais ces époux heureux I Notre héros se disait tout bas : Ils n’oseraient s’exprimer ainsi s’ils avaient vu Dulcinée. Au même instant , par les divers côtés de la feuillée, parurent différens groupes de danseurs : parmi eux se distinguaient vingt-quatre jeunes garçons , vêtus de blanc, portant sur leurs têtes des mouchoirs de soie de couleur, et tenant l’épée à la main. Arrivés au milieu du cercle , chacun choisit son adversaire , sa place , se prépare au combat ; et tous s’attaquent à la fois. Leur adresse , leur agilité , leurs coups redoublés et parés , leurs épées voltigeant dans l’air , leurs victoires toujours disputées et jamais sanglantes , les sauts , les ris , les cris de joie des vaincus comme des vainqueurs , donnèrent un long plaisir à tous ceux qui les regardaient , et charmèrent surtout don Quichotte.

Ces combattans firent place à une troupe de

jeunes filles, dont la plus âgée avait dix-huit ans , et que l’on avait choisies parmi les plus belles du pays : elles étaient vêtues de vert , les cheveux épars , couronnées de roses , et se tenaient entre elles par des guirlandes d’amarante et de jasmin. Un vénérable vieillard et une ancienne matrone étaient à leur tête : elles s’avancaient en dansant au son d’une cornemuse maure ; et le plaisir qui brillait dans leurs yeux s’accordait avec la pudeur qui ne quittait pas leurs visages.

Après elles , une pantomime attira tous les regards. On vit s’élever un château superbe , inaccessible des quatre côtés. A ses créneaux l’on distinguait une jeune et timide fille, dont les attraits éblouissaient les yeux. L’Amour, environné de son aimable cortège, vint tirer contre les murailles toutes les flèches de son carquois , et fit de vains efforts pour s’emparer de la charmante captive. La Fortune, qu’on reconnaissait à ses habits éclatans d’or, à la richesse de ses courtisans , osait tenter la même entreprise. Après plusieurs attaques et plusieurs ruses , long-temps déjouées par les deux émules, le château s’écroulait devant la Fortune , et lui livrait la jeune beauté. L’Amour , oubliant son dépit , venait bientôt se mêler aux vainqueurs, les couronnait de ses mains ,

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