CHAPITRE XXI
Admirable récit que fait don Quichotte de ce qu’il a vu dans la caverne de Montésinos.
Je descendais, mes amis, soutenu par votre corde , dans les ténèbres de cet abîme , lorsqu’à une longue distance du jour je découvris sur ma droite une cavité profonde, éclairée en quelques endroits par de faibles rayons de lumière, qui sans doute répondaient de loin à la surface du globe. Je résolus d’entrer dans' cette cavité : je vous criai, mais en vain, de ne plus filer la corde ; je m’arrêtai sur un roc en saillie ; et voyant que , malgré mes cris , la corde arrivait toujours , je la saisis , j’en fis un rouleau sur lequel je me reposai. A peine assis, un sommeil paisible vint s’emparer de mes sens. Tout a coup je me réveille, et me trouve au milieu d un pré délicieux, où toutes les beautés de la nature semblaient être réunies. Je regarde , je m’assure bien que je ne suis plus endormi : certain que ce n’est point un songe , je m avance dans cette prairie, et je découvre bientôt un superbe palais de cristal , qui , réfléchissant les feux du soleil , éblouissait mes faibles yeux. Deux portes d’émeraudes sou-
PARTIE II, CHAP. XXI, vrent : il sort du palais un vieillard vêtu d une tunique verte , couvert d’un manteau mordoré , portant sur la tête une toque noire. Sa barbe blanche passait sa ceinture , sa main tenait un rosaire , dont les petits grains , de la taille des noix, étaient séparés par des diamans plus gros que des œufs d’autruche. Son air, sa démarche, sa gravité, me pénétrèrent de respect.
Ï1 vint à moi ; je l’attendis : Depuis longtemps, me dit-il, intrépide don Quichotte , tout ce que nous sommes ici d’enchantés , soupirons après votre arrivée. Suivez-moi , digne chevalier , le destin permet que je vous révèle les étonnantes merveilles de ce château de cristal , dont je suis l’alcade éternel : c’est Montésinos qui vous parlé. Vous êtes Montésinos ! répondis- je avec surprise : ah ! seigneur , hâtez-vous de m’apprendre si je dois ajouter foi à ce qu’on rapporte de vous. Est-il vrai qu’à Roncevaux , après la mort de votre ami le courageux Durandart ,' vous enlevâtes son cœur selon sa prière dernière, et vous allâtes le porter à son amante BeJerme? Oui, je 1 ai fait , j’ai dû le faire . me répondit Montésinos. Venez vous-même voir Durandart.
Alors il marche et me conduit dans une salle basse du palais , dont les murailles étaient d’albâtre. Là j’aperçois un tombeau de marbre
164 don QUICHOTTE, dune magnifique sculpture, sur lequel un homme en chair et en os était couché de son long. Cet homme, qui semblait endormi, tenait sa main droite sur son côté gauche. Voilà mon ami Durandart , dit Montésinos en pleulant, voila le héros et la fleur des amans et des chevaliers. Ce fameux Français appelé Merlin , que sa science en négromancie fit passer pour le fils du diable, l’enchanta dans ces tristes lieux avec d’autres personnes que vous connaîtrez. Cependant Durandart est mort il j a plusieurs siècles : j’ai tiré son cœur de son sein , et cela ne l’empêche point de se plaindre , de gémir sans cesse.,
Dans ce moment Durandart, d’une voix triste et lamentable , s’est écrié :
Montésinos, mon cher cousin ,
As-tu , fidèle à ta promesse ,
Lorsque j’ai fini mon destin,
Porté mon cœur à ma maîtresse?
Oui , oui , mon bien aimé cousin , a répondu le vieillard en se mettant à genoux : sojez tranquille ; après votre mort , je vous enlevai votre cœur le plus adroitement qu’il me fut possible. Je le mis dans un beau mouchoir de dentelles avec des aromates et du sel : je n’oubliai pas de vous enterrer, et je pris le
PARTIE II, CH AP. XXL i65 chemin de France pour aller porter votre présent à l’infortunée Belerme. Depuis lors , sans savoir comment , Belerme s est trouvée ici avec vous , moi , votre écuyer Guadiana , la bonne duègne Ruidera , sept de ses filles , deux de ses nièces , et une infinité d autres malheureux enchantés par le grand Merlin. Voilà cinq cents ans que nous y sommes : nous nous portons bien , grâce à Dieu , si ce n est la duegne Ruidera , ses filles , ses nièces , qui , à force de pleurer, ont été métamorphosées en fontaines. Il est aussi arrive un malheur a votre écuyer Guadiana ; il est devenu tout à coup un fleuve. Dès qu’il s’est aperçu qu’il coulait , il a été si affligé de s’éloigner de vous , mon cousin , qu il est rentré sous la terre : mais le destin , plus fort que lui , le force d’en ressortir et de continuer sa route vers le royaume de Portugal. Depuis cinq cents ans je vous répète tous les jours ce que je viens de vous dire : vous ne me répondez jamais , ce qui me fait penser que vous ne me croyez point, et me cause une douleur mortelle. Aujourd’hui j'ai du plaisir à vous annoncer que le fameux don Quichotte de la Manche , dont le savant Merlin fit tant de prédictions , est arrivé dans ce palais : j ai lieu d’espérer que ce héros pourra nous désen-
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chanter, car vous savez que les grandes actions sont réservées aux grands hommes.
Ah ! mon cher cousin , répond Durandart dune voix dolente, je le souhaite sans m’en flatter : a tout événement prenons patience , et melons les cartes. Cela dit , il perd la parole et se retourne sur le côté.
Au meme instant , des plaintes , des cris , m’ont fait retourner la tête : j’ai vu dans une salle, a travers les murs de cristal, une procession de fort belles dames , toutes vêtues de deuil, portant des rubans blancs sur la tête. Celle qui marchait la dernière était plus en deuil que les autres , et ses longs voiles traînaient à terre : elle avait les sourcils rapproches , le nez camard , la bouche grande , les dents assez mal rangées , mais plus blanches que des amandes sans leur peau. Dans ses mains était un mouchoir qui paraissait envelopper quelque chose : ses jeux regardaient ce mouchoir sur lequel ses larmes coulaient.
Voilà Belerme , m’a dit le vieillard , précédée de ses femmes , enchantées ici comme elle. Quatre fois la semaine cette triste amante rient faire cette procession autour du corps de son amant. Vous la trouvez peut-être moins, belle que la renommée ne vous l’avait peinte, mais cinq cents ans de douleur altèrent tou-
PARTIE II, CHAR XXI. 167 jours un peu la plus fraîche des beautés. Vous voyez qu elle est fort pâle et qu’elle a les yeux battus. Gardez-vous d’attribuer cette pâleur à quelque indisposition : Belerme depuis longtemps n’a plus aucune indisposition ; c’est le seul chagrin qui fait disparaître les roses de son visage. Sans cela vous' pouvez compter qu’elle égalerait en attraits Dulcinée du Toboso.
Seigneur don Montésinos , ai -je répondu vivement , point de comparaison , s’il vous plaît ; rarement elles plaisent à tout le monde. La sans pareille Dulcinée est ce qu’elle est ; la dame de Belerme a son mérite. Ne disputons point là«- dessus. Alors Montésinos m a demandé pardon , et nous sommes restés bons amis.
Je m’étonne, interrompit Sancho, que vous 11e soyez pas tombé à coups de poing sur ce vieillard , et que vous ne lui ayez pas arraché les poils de la barbe. Non , répondit notre héros : il a fait sur-le-champ réparation à Dulcinée; et je n’oublie jamais le respect dû aux vieillards , surtout quand ils sont enchantés. Mais , monsieur, dit le jeune guide , je ne puis comprendre que vous ayez vu tant de choses pendant une heure tout au plus que vous avez été dans cette caverne. Comment !
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une heure! s écria don Quichotte; j’ai reinarqué trois fois le soleil se lever et se coucher. Ce n’est que le troisième jour que l’aventure la plus belle , la plus intéressante m’est arrivée. Eh! quelle est -elle? demanda Sancho. Mou ami, îeprit notre chevalier, je me promenais avec Montésinos dans la délicieuse prairie , lorsque tout a coup j aperçois, jouant ensemble sur le gazon , trois villageoises absolument semblables à celles que nous rencontrâmes sur la route du Toboso. Surpris , troublé de cette vue, j’ai prié le vieillard de me dire s’il connaissait ces trois villageoises. Non, m’a-t-il dit ; elles ne sont arrivées que depuis peu ; mais je pense que ce doivent être des princesses enchantées ; car c’est ici le rendez-vous de toutes les victimes des enchanteurs. Ne doutant plus alors que ce ne fût Dulcinée , j’ai volé vers elle; je l’ai reconnue, et j’ai voulu lui parler; mais, hélas! sans me répondre, sans me jeter un regard , elle a fui comme un faon timide. Je suis resté les bras tendus, dévorant mes pleurs, mes soupirs; et je me disposais à poursuivre cette fugitive si chère à mon cœur, lorsque le palais, la prairie, Montésinos , tous les objets ont disparu sou-' dain à mes jeux.
O mon bQn Dieu ! s’écria Sancho en se
PARTIE XI, CHÀP. XXL 169 frappant le front de ses mains , est-il possible que les enchanteurs soient assez forts pour ôter ainsi la raison et le bon sens à mon maître ! Ah! monsieur, je vous le demande par tout ce que vous révérez, ne contez jamais à personne ce que vous venez de nous dire ; car on finira par croire que vous êtes un peu timbré. Mon fils, répond notre héros, je pardonne à ton amitié les conseils sévères qu’elle me donne ; mais tu connais mon horreur pour le mensonge; je t 'affirme , je te répète que tout ce que tu viens d’entendre m’est arrivé de point en point. Je n’ai pas encore tout dit; et lorsqu’il en sera temps , je t’apprendrai bien d’autres merveilles qui te rendront celles-ci très simples et très croyables.