CHAPITRE XX
Grande et surprenante aventure de la caverne de Montésinos.
Basile, malgré sa pauvreté, trouva moyen, dans son humble cabane , de bien traiter ses amis , et surtout de marquer sa reconnaissance au vaillant chevalier de la Manche. Quitterie, à l’envi de son époux, exaltait à chaque instant l’éloquence, le courage de notre héros, et ne l’appelait que son Cid. Don Quichotte charmé demeura trois jours avec les amans ; et Basile , jaloux de gagner son estime , entreprit de justifier auprès de lui l’artifice dont il avait usé. Yous n’avez pas besoin de justification, répondit notre chevalier; Gamache avait employé pour vous enlever Quitterie tous les avantages qu’il avait sur vous, c’est-à-dire ses richesses; assurément vous étiez en droit d’employer contre voti'e rival les avantages que vous avez sur lui , c’est-à-dire l’adresse et l’esprit. D’ailleurs un seul titre , le plus beau de tous , rend légitimes tous vos efforts; vous étiez aimé : je ne connais rien à opposer à ce mot. Soyez-le toujours, Basile; et pour l’être, aimez toujours.
PARTIE II, CHAP. XX. i55 A présent , la seule chose qui doit vous occuper, c’est de tâcher de rendre utiles à votre épouse , à vous-même , les dons que vous avez reçus de la nature. Quitterie est à vous pour toujours ; vous ne devez plus désirer de plaire aux autres , ni d’obtenir des succès qui ne flattent que l’amour-propre. Songez à votre fortune; elle n’est rien sans l’amour, elle est beaucoup avec lui. Une belle et honnête femme est sans doute le premier des biens ; mais celui qui la possède a besoin qu elle soit heureuse ; qu’aucun souci , qu’aucune inquiétude ne vienne troubler les délices de leur amour mutuel : or pour cela , mon ami , un peu d’aisance est nécessaire. Il vous sera facile de l’obtenir , si vous tournez votre esprit vers ce but, si vous employez vos talens à forcer la volage fortune à favoriser un travail suivi. Quand vous le voudrez fortement , vous y pai^endrez bientôt; et c’est alors, c’est alors quTl ne vous manquera plus rien ; car aucun bonheur sur la terre ne peut se comparer à celui de deux époux bien épris , dont l’un s’occupe à entretenir l’abondance , la prospérité dans la maison , dont l’autre en fait l’ornement, le charme, y fixe la joie, la gaieté, délasse celui qui travaille , le récompense de ses peines , le fait jouir et le remercié du pré-
sent et de l'avenir.. Un tel ménage est le paradis ; je le sens, j’en suis certain, quoiqu’il ne me soit point arrivé de serrer encore les nœuds d’hyménée , et que des chagrins trop longs à vous dire m’en laissent à peine la douce espérance.
L’époux de Quitterie, touché de ces paroles , remercia notre héros , et lui promit d’en profiter. Sancho , qui écoutait son martre, disait entre ses dents : Ce diable d’homme parle a merveille de tout. J’avais d’abord cru qu’il ne savait rien que sa chevalerie errante; mais il serait en état, s’il le voulait, de se faire prédicateur , et d aller dans toutes les chaires instruire et convertir son prochain. Que dis-tu , Sancho ? reprit don Quichotte ; je crois t’entendre murmurer. — Point du tout, monsieur ; je réfléchissais à part moi qu’il m’aurait été bien utile d’entendre vos beaux discours avant de me marier; j’aurais pfeutètre mieux choisi. — Comment! Thérèse ,üme semble , est une excellente femme. — Excellente , c’est beaucoup dire : il y en a de pires sans doute; mais il y en a beaucoup de meilleures. — Sancho , ce n’est pas bien à toi de dire du mal de ta femme ; elle est la mère de tes enfans ; cette qualité suffit pour mériter ton respect. — Ah bien oui , ma foi , du res-
PARTIE II, CHAP. XX. i5y pect ! elle en a joliment pour moi ! Allez, nous ne nous devons rien; vous ne savez pas comme elle me traite quand ses jalousies lui prennent ; elle est alors un vrai satan. 1
Les trois jours étant écoulés , don Quichotte voulut partir, et pria Basile de lui donner un guide qui le conduisit par le plus court chemin à la caverne de Montésinos , dans laquelle il était résolu de descendre. Basile lui amena un jeune écolier de ses parens , homme d’esprit , dont la conversation devait F amuser dans la route. Sancho fournit de nouveau le bissac , mit la selle sur Rossinante ; et bientôt notre héros , accompagné de son écuyer et du guide , montes chacun sur leur âne , prit conge de ses aimables hôtes , qui le virent partir à regret.
Dans le chemin , don Quichotte s informa du jeune écolier quelles étaient ses occupations. Monsieur , répondit celui-ci , je fais des livres qui m’amusent en attendant qu ils amusent les autres. J’en ai deux sur le métier: l’un s’appelle les Métamorphoses ; c’est une imitation comique de l’Ovide des Latins. Je m abandonne dans cet ouvrage à la folie de mon imagination , et je tâche de donner une ori- . gine plaisante aux monumens célèbres de notre Espagne. L’autre portera le titre pom-
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peux du Principe de toutes choses. Je m’y moquerai des pédans, des commentateurs*, des étymologistès , en recherchant, en découvrant avec de pénibles soins et des citations nombreuses de graves puérilités. Enfin je tâcherai dans ces deux ouvrages de verser le ridicule sur ces prétendus savans qui sont tout fiers d avoir appris ce dont personne 11e se soucie, et nous étalent avec emphase leur profonde connaissance des riens.'
En s entretenant ainsi , nos voyageurs arrivèrent a un village où ils passèrent la nuit. Le guide- avertit don Quichotte qu’il n était plus qu’à deux lieues de la caverne, et que s’ilavait toujours le projet d’y descendre, de longues cordes étaient nécessaires. Notre héros en fit acheter cent brasses. Le lendemain il partit avec ses deux compagnons , et arriva vers les deux heures de l’après-midi à l’entrée du précipice , qui , quoique large et spacieuse , était si remplie de ronces , de broussailles , de figuiers sauvages, que l’on pouvait à peine l’apercevoir.
Don Quichotte, descendu de cheval, se fit passer sous les bras plusieurs doubles de la corde. Ah çà , monsieur, lui dit Sancho , que votre seigneurie prenne ga?de à ne pas faire comme ces bouteilles qu’on met rafraîchir
PARTIE II, CHAP. XX. i5g dans les puits et qu’on retire cassées : je ne vois pas qu’il soit bien nécessaire que vous descendiez là-dedans. Attache toujours et taistoi , reprit gravement don Quichotte ; cette grande aventure m’est réservée. Seigneur , dit le guide , je vous supplie de ne rien oublier des merveilles que vous allez découvrir , afin que, d’après votre rapport, je puisse en enrichir mon livre. Soyez tranquille , ajouta Sancho ; à présent qu’il a les doigts sur la flûte , ne doutez pas qu’il n’en joue. Notre héros , se voyant attaché , regretta beaucoup de ne s etre pas pourvu d une petite sonnette , pour avertir de temps en temps qu’il était encore en vie ; mais , s’abandonnant à la providence , il se jette à genoux , fait tout bas sa prière à Dieu pour lui demander son secours ; et puis , élevant la voix : O dame de mes pensées, s’écria-t-il , illustre et belle Dulcinée , si les vœux de ton amant peuvent parvenir jusqu’à toi je te demande de le soutenir par un regard favorable : je vais me précipiter , m’ensevelir dans cet abime, uniquement pour apprendre au monde qu’il n’est point de travaux et point de périls au-dessus d’un cœur qui t’adore.
Cela dit , il s’approche de l’entrée , tire sou épée , coupe les broussailles qui lui fermaient le chemin. Mais au môme instant un grand
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bruit se fait entendre dans la caverne ; et une épaisse nuee de corbeaux , de chauve-souris ; en sort avec tant d’impétuosité, que notre héros est renversé par terre. Son intrépide cœur n est point alarmé de cet augure malheureux ; il se relève, chasse les monstres, et, s’abandonnant à la corde , se laisse couler dans le précipice. Dieu te conduise , s’écria Sancho en faisant des signes de croix, fleur, crème , ecume de chevalerie ! Que la Notre-Dame de France et la Trinité de Gaïete veillent sur toi , cœur de bronze , bras d’acier , vaillance de 1 univers! Dieu te ^conduise encore une fois , et te ramène sain et sauf dans ce monde , que tu quittes à propos de rien ! Don Quichotte ne répondait à ces exclamations qu’en demandant qu on filât de la corde. Le guide et l’écuyer obéissaient : bientôt ils n’entendirent plus la voix du héros , et les cent brasses étaient à leur fin. Incertains de ce qu’ils devaient faire ils demeurèrent à peu près une demi-heure à se consulter. Au bout de ce temps ils jugèrent qu’il fallait retirer la corde ; mais elle revenait sans aucun poids , ce qui leur fit imaginer que don Quichotte n’était plus au bout. Sancho pleurait , se désolait , et retirait plus vite la fatale corde. Enfin , au bout de quatre-vingts brassés , il sent tout k coup qu’elle était pe-.
PARTIE II, CHAP. XX. 161 santé ; il en jette un cri de joie. Apres dix brasses encore il voit distinctement son maître. Ah! Dieu soit béni! dit-il, et soyez le bien revenu ! nous avons eu une terrible peur que vous ne fussiez resté pour les gages. Don Quichotte ne répondait point. Quand il fut toutà - fait remonté , on s’aperçut qu il était endormi. Aussitôt on l’étend par terre , on le délie , on le secoue ; et le héros , ouvrant les yeux qu’il porte à droite et à gauche , s’écrie : O mes chers amis , vous me privez du plus doux, du plus beau spectacle de l’univers! Hélas ! il n’est donc que trop vrai que le bonheur passe comme un songe , et que les plaisirs de la vie , semblables aux fleurs du matin , se flétrissent dès le soir même ! Que je vous plains , ' que je vous plains , ô malheureux Mo ntésinos, Durandart ! ô Belerme , triste Guadiana! et vous , filles de Ruidera , dont les eàux toujours abondantes ne sont que les larmes que vos yeux répandent !
Sancho , le guide , tout surpris , écoutaient ces graves paroles que don Quichotte prononçait avec l'émotion et l’accent de la plus profonde douleur. Ils lui demandèrent de leur raconter ce qu’il avait vu dans cet enfer. Ce n’est point un enfer, reprit-il, c’est le séjour des merveilles. Asseyez-vous, mes enfans ; écoutez bien , et croyez. 1 4