‹ Don Quichotte de la Manche (volume 2)Chapitre 64 sur 127 · partie d^ dames, comme le dit la romance · texte numérisé non relu

partie d^ dames, comme le dit la romance

Don Gaïféros joue aux dames ,

À la sienne il ne songe pas.

Vous voyez présentement ce personnage qui parait avec la couronne en tête et le sceptre dans la main; c’est l’empereur Charlemagne. Il n’est pas de trop bonne humeur de voir son gendre oublier sa femme, et vient lui parler vertement de tous les dangers que court son honneur en laissant ainsi son épouse captive. Don Gaïféros lui répond , et l’empereur se fâche à tel point , qu il est prêt à lui donner de son sceptre sur la ligure : on prétend qu’il lui en donna. Quand sa réprimande est finie , Charlemagne lui tourne le dos. Voyez comment don Gaïféros , piqué de ce qu’il vient d’entendre , se lève enflammé de colère; comme il jette par terre la table , les dames et le damier; comme il demande ses armes , et prie son cousin , don Roland , de lui prêter sa bonne épée Durandal. Don Roland refuse de la lui prêter; il s’oflre d’aller avec lui pour délivrer Mélisandre : mais don Gaïféros le remercie; il dit que lui seul suffira, va s’armer, monte à cheval , et prend la route de Sansuegne.

A présent, messieurs, regardez cette grande

PARTIE II, CHAP. XXIII. i83 et haute tour du palais de Saragosse ; voyez-y sur le balcon cette jeune dame habillée en Maure ; c’est la femme de Gaïféros , c’est la belle Mélisandre , qui dès le matin vient s’établir là , tourne ses yeux sur le chemin de France, songe à Paris, à son époux, et soupire d’en être si loin. Mais considérez une chose épouvantable , inouïe , et qui va vous faire frémir : rem#quez ce petit Maure qui vient derrière Mélisandre , tout doucement , pas à pas , avec le doigt sur sa bouche , prenant garde d’être aperçu. Il s’approche de la princesse , arrive , fait un peu de bruit ; elle se retourne : aussitôt le petit Maure lui prend un baiser. Mélisandre est au désespoir ; voyez comme elle essuie ses levres avec la manche de sa chemise , pleure , se désole , les essuie encore , et s’arrache ses beaux cheveux blonds. Ah! messieurs, à combien d’horreurs les captives sont exposées !

Mais vous voyez ce vieux Maure qui se promène avec gravité dans cette galerie dorée ; c’est Marsile , roi de Sansuegne. Il a vu l’insolence du petit Maure ; et, quoique ce soit un de ses parens , et même son favori , Marsile ordonne qu’on le prenne* qu’on lui donne deux cents coups de fouet au milieu de la place publique. Voilà que la sentence sexe-

î84 don QUICHOTTE.

cute ; car chez les Maures point d’appel ; les

procédures ne sont pas longues ; avantages

qu’ils ont sur nous , qui jamais ne les voyons

finir.

Petit garçon , interrompit don Quichotte , suivez votre histoire , sans commentaire ; les digressions nuisent à l’intérêt. Sans doute , s’écria maître Pierre derrière le théâtre ; bavard que vous êtes , profitez d£ avis de monsieur, sans vous jeter dans des raisonnemens au-dessus de votre portée. Cela suffit , répondit le petit garçon d'une voix moins haute ; je n’ai pourtant rien dit de mal.

Ce chevalier, reprit-il, que vous voyez sur son cheval , couvert d’une cape gasconne , c’est don Gaïféros lui -même. Il arrive au pied de la tour ; Mélisandre le considère , et le prend pour un voyageur. Elle lui chante d’une douce voix l’ancienne romance que vous savez tous :

Béai! chevalier, viens-tu de France?

As-tu vu don Gaïféros ?

Voyez comment Gaïféros se dépêche d ôter sa cape , comment sa femme le reconnaît , et comme elle en saute de joie. La voilà prête à s’élancer du haut du balcon par terre pour le rejoindre plus vite j mais elle aime mieux ce-

PARTIE II, CHAP. XXIII. i85 pendant nouer ensemble les draps de son lit, et se laisser couler en bas. La voilà qui vient, qui descend, elle est déjà tout près d arriver. Ah ! quel malheur ! son beau falbala s accroche à un grand clou du mur ; Mélisandre reste suspendue ; hélas ! que de viendra- t-elle ?

Mais n’en soyez pas inquiets. Voyez-vous don Gaïféros escalader la muraille , arrive! jusqu’à sa femme, la saisir, la tirer à lui, sans regarder seulement s’il déchire ou non le beau falbala. Elle meurt de peur ; il l’emporte ? la jette à califourchon , jambe de çà ; jambe de là, sur la croupe de son cheval, se remet en selle , lui dit de l’embrasser fortement , de croiser ses bras contre sa poitrine ;■ pique des deux, prend le galop; et la belle Mélisandre , qui se sent un peu cahotée , serre son mari de toutes ses forces , tremble, le serre encore plus , parce qu elle n est pas accoutumée à cette manière de voyager.

Remarquez à présent , messieurs , que le cheval de Gaïféros ne manque pas de hennir sitôt qu’il sent sur son dos la belle et honorable charge de son maître et de sa maîtresse. Voyez comme il galope bien, comme il est déjà loin de Saragosse , et comme il a pris de luimême la grande route de Paris. Allez en paix, couple d’amans L; allez jouir du bonheur d être

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ensemble et de vous aimer dans votre chère patrie ! qu’aucun accident ne vienne troubler un voyage aussi délicieux ! que vos amis et vos parens, réjouis par votre arrivée, vous pressent tous deux dans leurs bras , et soient long-temps les heureux témoins de la félicité que donnent l’amour et l’hymen réunis !

Petit garçon , s’écria pour la seconde fois maître Pierre , vous avez donc aujourd’hui la rage des réflexions : on vous les a défendues. Le petit garçon ne répondit rien.

Malheureusement , reprit -il , Mélisandre avait été vue descendant du haut de la tour , et fuyant avec son époux. Le roiMarsile averti fait aussitôt répandre l’alarme, battre le tambour, sonner le tocsin. Entendez-vous le tintamarre horrible qui se fait dans Saragosse ? entendez-vous les armes , les cris , les instrumens de musique, toutes les cloches à la fois qui retentissent de toutes parts ?

Doucement, interrompt encore notre héros, les Maures n’avâient point de cloches ; ils se servaient de timbales, de fifres ; maître Pierre, c’est une faute. Vous avez raison, seigneur chevalier, lui répondit maître Pierre; mais je vous demande de nous la passer. Il y en a bien d’autres , ma foi , dans nos comédies les

PARTIE II, CHAP. XXIII. 183 plus admirées ! Poursuivez , petit garçon ; le seigneur don Quichotte est indulgent.

Au milieu de tout ce tumulte , vojez présentement , messieurs , la superbe cavalerie qui va sortant de la ville à la poursuite de Mélisandre. Regardez ces beaux cavaliers avec leurs grandes moustaches , leurs cimeterres à la main , leur air farouche et terrible. Écoutez toutes cès trompettes , ces timbales , ces cors , ces hautbois. O combien voilà d’escadrons ! En voici , messieurs , de nouveaux ; en voilà qui passent encore. Tous les Maures sont à cheval , tous les Maures ont pris les armes. Oh ! que je crains pour nos amans !' Si par malheur ils sont rejoints , vous les allez voir revenir attachés à la queue de leur coursier , et livrés ensuite aux atrocités d’un peuple infidèle et barbare.

Non , par Dieu ! s’écrie notre héros avec une voix de tonnerre, non ; tant que je vois le jour il ne peut rien arriver au brave don Gai'féros. Arrêtez, lâches Musulmans, cessez une indigne poursuite ; c’est moi qui défends Mélisandre , c’est moi qui vous défie tous. A ces mots , l’épée à la main , il s’élance sur les marionnettes , enfonce, renverse les escadrons maures , détruit les tours , les maisons , les remparts de Saragosse , pénètre même plus

loin ; et si maître Pierre ne s’était baissé , sa

tête tombait sur la scène ayec celles de ses

guerriers.

Ce pauvre maître Pierre , à l’abri derrière sa plus forte planche , criait de toutes ses forces : Seigneur don Quichotte, seigneur don Quichotte, apaisez-vous, s’il vous plaît; ceux que vous tuez ne sont pas des Maures , ce sont des figures de pâte. Ah ! malheureux que je suis ! vous me cassez tout , vous me ruinez. Don Quichotte n’écoutait rien , et continuait le carnage. En moins de huit ou dix minutes le théâtre croula par terre ; la cavalerie fut taillée en pièces ; le roi Marsile , grièvement blessé , demeura dans les débris ; l’empereur Charlemagne tomba d’un côté , sa couronue et son sceptre de l’autre; le singe, effrayé du tapage , brisa sa chaîne et s’enfuit sur les toits ; le petit garçon courut se cacher; le guide , l’aubergiste, tout l’auditoire , se hâtèrent de gagner la porte ; Sancho lui-même voulut se sauver, et n’a pas craint de dire depuis qu’il n’avait jamais vu son maître dans une si furieuse colère.

Notre héros, au milieu des morts, des blessés et des fuyards, maître du champ de bataille, ne voyant plus d’ennemis , s’arrête pour reprendre haleine. Je voudrais bien.

PARTIE II, CHAP. XXIII. 189 s’écria-t-il , que tous ceux qui osent nier l’utilité de la chevalerie fussent témoins de cette aventure. Où en seraient don Gaïféros et la belle Mélisandre , si le hasard ou leur bonheur ne m’avait pas conduit ici ! Mon bras les a délivrés de cette horde de mécréans. Vive, vive la chevalerie ! elle seule fait des heureux.

Ce n’est pas moi qu’elle rend tel , répondit maître Pierre d’une voixi douloureuse dans le coin où il se tenait. Je peux dire comme le roi Rodrigue quand il eut perdu sa bataille : Hier j’étais maître de l’Espagne, aujourd hui je n’ai point d’asile ; j’avais , il n’y a pas un quart d’heure , des empereurs , des rois à mes ordres ; je faisais marcher d’un seul mot de nombreuses et belles armées ; mes palais , mes villes , mes coffres étaient pleins de dames , de chevaliers , de coursiers superbes , de harnais magnifiques : et me voilà dépouillé , solitaire , pauvre, à l'aumône* puisque inu a singe, d’où venait tout mon bien, court à présent les toits du logis , d’où rien au monde ne le fera, descendre ! Hélas ! à qui dois-je tant d’infortunes ? à l’injuste et soudaine colère d’un chevalier jusqu’à ce jour l’ami , le père des malheureux, le soutien des faibles et des opprimés. C’est pour moi seul qu’il est cruel : je 11’en bénis pas moins son nom glorieux.

iÿo DON QUICHOTTE.

Ce touchant discours attendrit Sancho. Ne pleurez pas , dit-il , maître Pierre , vos plaintes me fendent le coeur. Je connais monseigneur don Quichotte; il est bon , il est scrupuleux; et , s’il vous a fait quelque tort , vous pouvez être certain qu’il vous en dédommagera. Assurément , dit notre héros ; mais je ne sache pas que maître Pierre ait rien à réclamer de moi. Comment , rien ! reprit celui-ci ; regardez donc ces corps morts, ces villes détruites, ces membres épars, ces princesses mutilées; n’est-ce pas mon bien ? n’est-ce pas mon sang que vous avez répandu? n’est-ce pas ces marionnettes qui seules me faisaient vivre , et que votre b»ras invincible a réduites presque au néant ? Allons , dit notre chevalier , voici sans doute un nouveau tour de messieurs les enchanteurs : vous verrez que ces ennemis ne seront plus que des marionnettes. Ma foi! je ne vous cache point que je les ai pris pour des Maures , Mélisandre pour Mélisandre , don Gaïféros pour don Gaïféros : j’ai fait ce que ma profession m’obligeait de faire. Si la chance tourne à présent , ce n’est pas ma faute ; et , pour vous prouver la pureté de mes intentions , je me condamne debon cœur à vous payer le dommage. Estimez-le vous-même , maître Pierre ; je m’acquitterai sur-le-champ. Maître Pierre , en s’inclinant ,

PARTIE II, CHAP. XXIII. xgi répondit qu’il n’en «attendait pas moins du magnanime don Quichotte , et proposa de rendre juges de ses demandes l’aubergiste et le grand Sancho. Ces deux arbitres furent agréés.

Maître Pierre alors releva de terre Marsile , roi de Saragosse , avec la tête partagée en deux. Messieurs , dit-il , je m’en rapporte à vous : pensez-vous qu’il soit bien' facile de faire remonter sur son trône le monarque que je vous présente ? Ne faut-il pas le regarder comme à peu près mort? et croyez-vous que ce soit trop de quàtre réaux et demi pour le trépas du roi Marsile? C’est juste, s’écria don Quichotte. Et celui-ci, reprit maître Pierre , qui a la poitrine , l’estomac et le ventre ouvert , c’est pourtant le grand empereur Charlemagne : est-ce trop de cinq réaux pour le guérir? Mais c’est beaucoup, dit Sancho. Ma foi ! non , reprit l’aubergiste ; considérez la blessure. A la bonne heure, ajouta don Quichotte, je donne cinq réaux pour l’empereur. Ah ! mon Dieu ! s’écria maître Pierre , en voici une qui a le nez coup® et un oeil crevé ! et c’est la belle Mélisandre! hélas! qui la reconnaîtrait ? Messieurs , un peu de conscience : songez à ce qu’elle fut, et regardez ce qu’elle est , ce nez avec cet œil de moins ne valent-ils pas deux réaux et douze maravédis ? Maître Pierre ,

reprit don Quichotte d’un air sévère, on ne me vend point des chats pour des lièvres : au train dont allait le cheval de don Gaïféros , Mélisandre et lui doivent être en France. Je suis sûr qu’ils y sont arrivés, et qu’au moment où je vous parle , cette belle , avec son mari , se repose entre deux draps. Rayez donc cet article, s’il vous plait. Vous avez raison, répondit maître Pierre , qui ne voulait pas de dispute : ce nez coupé n’est point Mélisandre; je la reconnais à présent, c’est une de ses dames d’honneur qui se sera trouvée dans la bagarre. Je ne demande pour elle que quelques maravédis.

Ainsi fut réglé le tarif des tués et des blessés. Le tout, modéré par les arbitres, fit une somme de quarante réaux, que Sancho paya sur-le-champ, en ajoutant quelque chose de plus pour la peine de reprendre le singe. Maître Pierre fut content , don Quichotte fort satisfait d’avoir sauvé Mélisandre, et la paix rétablie dans l’hôtellerie , où tout le monde alla se coucher. Le lendemain , dès le point du jour, maître Pierre partit avec sa charrette , son singe et les débris de son théâtre. Notre héros se mit en route plus tard, après avoir pris congé de son guide , et payé sa dépense à l’aubergiste, qu’il laissa tout émerveillé de ce qu’il avait fait et dit.

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