CHAPITRE XXXI
Grande aventure de La forêt.
La duchesse, de plus en plus occupée de se divertir de ses hôtes , s’applaudit fort d’avoir persuadé à notre bon écuyer que l’enchantement de Dulcinée était véritable, quoique imaginé par lui-même. D’après cette idée et le récit des merveilles de la caverne de Montésinos , elle disposa la grande aventure qu elle réservait à don Quichotte. Quand tout fut prêt , l’aimable duchesse indiqua pour le lendemain une partie de chasse avec des chevaux , des piqueurs nombreux , et l’appareil le plus magnifique. On porta de sa part à notre héros un superbe habit de chasseur , que le chevalier refusa , d’après le vœu qu’il avait fait de ne jamais quitter ses armes. Sancho ne refusa point celui qu’on vint lui offrir, qui était d’un beau drap vert : il le regarda, l’examina bien , s’assura qu’il était tout neuf, et se promit de le vendre à la première occasion.
Dès le lendemain du jour fixé, don Quichotte , armé de pied en cap , Sancho , revêtu de son habit vert , vinrent attendre la duchesse, qui parut bientôt mise en amazone , une longue
lance à la main , et , belle , légère comme Diane , s’élança sur un beau coursier dont notre héros tint la bride malgré les instances du duc. On ofïrit à l’écuyer un vigoureux andaloux qui frappait la terre du pied : l’écuyer demanda son âne , et ne voulut jamais d’autre monture. Tous les chasseurs à cheval partirent à la suite de la duchesse , et se rendirent dans une forêt située entre deux montagnes. Là les postes furent pris , les chiens découplés , les toiles placées , et la chasse commença par des fanfares et des cris de joie. La courageuse duchesse descend aussitôt de son palefroi , court occuper un défilé par où les sangliers avaient coutume de passer , et prépare déjà sa lance. Don Quichotte et le duc à pied se tiennent à ses eôtés. Sancho , qui venait d’apprendre que c’était aux sangliers qu’on en voulait , ne jugea point à propos de descendre de son âne ; il se mit derrière son maître , après s’être assuré d une allée par laquelle on pût s’échapper.
A peine avait-il pris ses précautions , que tout à coup un sanglier énorme , poursuivi par toute la meute, parait, vient, arrive, les yeux pleins de feu , la gueule écumante , présentant aux chiens , aux chasseurs , des dé fenses épouvantables. Don Quichotte, l’épée à la main, s’élance droit au sanglier; le duc
PARTIE II, CHÀP. XXXI. 21 le suit : la duchesse , plus prompte, les aurait devancés tous deux, si son époux né l’eût retenue. Sancho , voyant l’animal, se jette à bas de son âne , s’enfuit , et , gagnant un arbre, fait ses efforts pour monter dessus ; mais il ne peut arriver qu’à la moitié. Troublé par la peur , il saisit une branche sèche ; la branche casse sous sa main : Sancho tombe ; chemin faisant une autre branche Raccroche et le tient suspendu dans l’air. Le malheureux écuyer, qui voit que la maudite branche déchire son habit vert , et qui craint encore dans sa position d’être à la portée du sanglier, se met à jeter des cris si perçans , que tout le bois en retentit. L’animal , pendant ce temps , expirait sous les coups des chasseurs. Don Quichotte aperçut alors l’écuyer au bout de la branche , les bras tendus , la tête en bas , et tout auprès de lui son âne , seul ami qui ne l’eût pas abandonné. Notre héros courut le délivrer. Sancho mis à terre ne s’occupa plus que de pleurer l’énorme déchirure de son bel habit vert tout neuf.
Les chasseurs , après avoir placé le sanglier sur un mulet , le couvrirent de rameaux de myrte , et le portèrent en triomphe jusqu’à des tentes dressées au milieu de la forêt. Là se trouvèrent des tables couvertes d’excellens
DON QUICHOTTE, mets : on ne songea qu’à diner ; et Sancho , s’approchant de la duchesse, lui montra, d’un air fort triste, son habit vert déchiré. Madame, dit-il , vous voyez ce que l’on gagne à vos belles chasses : si vous n’attaquiez que des lièvres ou bien de petits oiseaux , je n’en serais pas pour mon habit vert. Quel diable de plaisir trouvez-vous à venir chercher un animal qui d’un seul coup de dent peut vous envoyer dans l’autre monde , toute duchesse que vous êtes? Ne savez-vous pas la* vieille romance?
F avila fut mangé des ours
Pour avoir trop aimé la chasse.
Ce Favila fut un roi goth, interrompit don Quichotte : il périt en effet dans les montagnes où il se plaisait à s’égarer. J’ai donc raison , reprit Sancho , de vouloir que les rois et les princes ne s’exposent point à ces dangers-là. Yoilà un beau mérite et une belle gloire d’aller tuer une pauvre bête qui ne songeait pas à vous ! Sancho , répondit le duc , ne dites point de mal de la chasse ; elle fut toujours le délassement et des rois et des héros. Elle est un art comme la guerre , dont elle retrace l’image , dont elle a les ruses , les stratagèmes ; d’ailleurs elle accoutume le corps à supporter la fatigue , rend plus agile , plus robuste , et pré
PARTIE II, CHÀP. XXXI 23 serve de beaucoup de vices , en éloignant de nous la mollesse. Quand vous serez gouverneur, je vous conseille d aller à la chasse. — Pour cela, non, monseigneur : un bon gouverneur a la jambe cassée, et se tient à la maison. Ne serait-il pas beau , vraiment , que lorsqu’on vient lui demander justice on répondît que monsieur chasse ? Monsieur ne doit pas vivre avec des sangliers quand des hommes ont affaire à lui ; c’est un plaisir de fainéant, et non pas de gouverneur. Je ne dis pas que quelquefois je ne cherche à me divertir : certainement, pour me distraire, je me permettrai , les fêtes et les dimanches , de jouer une petite partie à la boule , ou à la triomphe ; il n’y a rien à dire à cela, parce que je serai toujours prêt à quitter. Mais n’ayez pas peur que l’on me reproche de perdre mon temps et celui des autres. — Vous êtes sévère, Sancho : nous verrons si vos actions répondront à vos maximes.— Mes actions y répondront, soyez-en sûr. Quand on avoue la dette, c’est qu’on a volonté de payer: promettre et tenir, c’est tout un pour moi ; je ne crains pas d’avancer des gages ; et l’on n’a qu’à me donner l’anguille, l’on verra si je sais la serrer.
Le «dîner se passa dans ces entretiens; ensuite on continua la chasse. La nuit venue ,
comme on était prêt à s’en retourner au château , la forêt parut tout d’un coup éclairée d’un nombre infini de lumières ; on entendit dans le lointain des timbales , des trompettes , d’autres instrumens guerriers. On s’arrête , on se regarde , on se demande d’où peut venir ce bruit. Le bruit augmente ; les tambours , les fifres , les clairons maures , retentissent , se confondent, et semblent toujours s’approcher. Don Quichotte lui-même est surpris , le duc inquiet , la duchesse troublée , Sancho tremblant. Tous gardaient un profond silence , lorsqu’un courrier vêtu en démon vint à passer en sonnant d’un effroyable cornet. Courrier , lui demanda le duc , qui êtes-vous ? qu^llez-vous chercher et quelle est ce.tte grande armée qui traverse la forêt. Je suis le diable , répond le courrier d’un accent terrible : je cours après don Quichotte de la Manche ; et le bruit que vous entendez vient d’une troupe d’enchanteurs, qui conduisent- sur un char Dulcinée du Toboso. Si vous étiez le diable , reprit le duc , vous auriez déjà reconnu le héros que vous cherchez , puisque le voilà devant vous. Le diable se retourne alors : Chevalier des Lions , dit-il , le grand Merlin m’envoie vers toi pour te commander de l’attendre ici. Tu l’y verras avec ta Dulcinée ; il doit t indiquer le moyen
PARTIE II, CHAP. XXXI. *5 de désenchanter cette illustre dame. J’ai dit, tu m’entends, obéis. A ces mots, il sonne du cor , s’échappe , et fuit dans le bois.
La surprise de tout le monde augmente, surtout celle de Sancho , qui ne douta plus qu’en effet Dulcinée ne fût enchantée. Seigneur , demanda le duc à notre héros , aurezvous le courage d’attendre ? Oui , sans doute , répondit-il, l’enfer dût-il m’attaquer. Vous êtes le maître, ajouta Sancho; pour moi, je déclare que je m’en vais. Ces messieurs sont un peu trop laids pour qu’on ait du plaisir à les voir. En parlant ainsi , l'écuyer veut prendre le chemin du château; mais un épouvantable bruit, qui justement venait de ce côté, le force de rester à sa place. Ce bruit ressemblait à celui que font les roues d’un charmai jointes, lorsque, suivant les pas des boeufs, elles crient à chaque tour. Au même instant , aux quatre coins de la forêt , on entendit des décharges de mousqueterie , comme si quntre combats se livraient à la fois. Les tambours , les cors , les trompettes , les timbales , les clairons et les cris des combattans , retentirent d’un son plus fort , plus animé , plus aigu. Ces sons divers confondus ensemble , ces lumières dans l’obscurité , ces coups redoublés de mousquets , et surtout le continuel gémissement de ces roues,