CHAPITRE XXXIII
Lettre de Sancho à sa femme, avec d’autres événemens.
C’ÉTAIT l’intendant du duc, homme d’un esprit inventif et gai , qui avait disposé toute l’aventure dont on vient de rendre compte. Il promit à ses maîtres une fête nouvelle , dont les préparatifs étaient déjà faits. Peu de jours après, la duchesse, que Sancho ne quittait plus, lui demanda s’il s’occupait de désenchanter Dulcinée; l’écuyer lui répondit qu il était fort exact à tenir sa parole , et que déjà la nuit passée il s’était donné cinq coups à compte de trois milk trois cents. Ce n’est guère, reprit la duchesse; mais avec quoi vous êtes-vous frappé ? — Avec ma main , répondit Sancho. Cela ne suffit pas , vraiment , je doute que le sage Merlin approuve cette manière d’accomplir la pénitence. Il faut avoir une discipline de bonnes petites cordelettes , dont chaque nœud se fasse sentir. Vous jugez bien , mon cher ami , que la gloire de désenchanter une illustre dame comme Dulcinée doit coûter un peu de pei ne à celui qui l’entreprend. — - Comme il vous plaira, madame : choisissez
vous-même cette discipline, je m’en servirai volontiers , pourvu qu’elle ne me fasse point de mal ; car je vous confie que ma peau est d’une délicatesse , d’une finesse extraordinaire ; ainsi je vous recommande d’y avoir égard. Mais , en attendant , permettez que je montre à votre altesse une lettre que j’écris à ma femme Thérèse Pança. Je serai bien aise de savoir si vous en êtes contente , et si vous trouvez que mon style soit celui d’un gouverneur. — Est-ce vous tout seul qui l'avez écrite? — Non, parce que j’ai beaucoup d’affaires qui me prennent tout mon temps , et que d’ailleurs je ne sais ni lire ni écrire , quoique je sache signer mon nom ; mais c’est moi qui l’ai dictée. — Voyons-là donc; je suis sûre qu’elle sera digne de vous. Aussitôt Sancbo tira de son sein un papier où la duchesse lut ces paroles :
Lettre de Sancho Pança à Thérèse Pança sa femme.
Qui aime bien , étrille bien , ma chere femme; c’est ainsi que la fortune m’a traité. Tu n’entends peut-être pas ce que je veux dire, par la suite tu 1 entendras mieux. Il s’agit , Thérèse , présentement de t acheter un carrosse. Toute autre manière d’aller ne peut
PARTIE II, CH AP. XXXIII. 37 plus te convenir, et n’est bonne que pour les chats. Tu es femme d’un gouverneur ; je pense que ce mot dit tout.
Je t’envoie un habit vert de chasse, dont madame la duchesse , qui m’aime et que j’aime beaucoup, m’a fait présent; arrange-le de manière que tu en puisses tirer un corset et un jupon pour la petite. Mon maître , à ce que j’entends dire, est un fou sage et agréable; 011 ajoute que je ne lui dois rien. Tu sauras de plus , ma femme , que nous avons lait un voyage à la caverne de Montésinos. L’enchanteur Merlin m’a choisi pour désenchanter madame Dulcinée, qui s’appelle chez nous Aldonza Laurenzo. Moyennant trois mille trois cents coups de fouet qu’il faut que je me donne, moins cinq que je me suis déjà donnés , la susdite dame se trouvera désenchantée comme père et mère. Il est inutile , Thérèse, d’aller conter cette histoire à tes voisines : l’une dirait blanc, l’autre noir; ce serait des caquets à n’en pas finir.
Je compte me rendre dans mon gouvernement avant peu de jours; je t’avoue que j’ai hâte d’y arriver pour amasser de l’argent , chose dont on dit que les nouveaux gouverneurs sont friands. Quand j’aurai tâté le pouls à mon île, je te manderai s'il faut que tu
viennes m’y joindre. Notre âne se porte à merveille, et te dit bien des tendresses. Madame la duchesse te baise les mains : réponds poliment sur cet article ; car la politesse , à ce que prétend mon maître , est une fort bonne chose , qui ne coûte presque rien. Dieu n’a pas voulu que je trouvasse dans nos courses une autre valise avec cent écus d’or ; mais console-toi , Thérèse, le gouvernement nous revaudra cela. Tout le monde m’assure qu il ne s’agit que d’avoir des mains. Sois tranquiUe,tu seras riche. Dieu te rende telle, ma chère femme , et me conserve long-temps pour te servir !
De ce château , le 20 juillet 1614.
Ton mari le gouverneur , Sascio T asc a.
La duchesse , après avoir lu cette épître , dit à Sancho qu’elle était fort bien , excepté qu elle semblait annoncer un certain amour de l’argent peu louable dans un gouverneur. Sancho lui offrit d en écrire une autre; mais la duchesse garda celle-ci, quelle alla montrer au duc dans un superbe jardin où ce jour même on devait dîner. La lettre et les explications que donnait Sancho firent l’entretien
PARTIE II, CHAP. XXXIII. 3g du repas. A peine avait-on desservi qu’on entendit dans le lointain le triste son d’un fifre aigu et d’un grand tambour en sourdine. Cette discordante musique approchait assez lentement : tout à coup on voit arriver une espèce de géant, vêtu d’une longue tunique noire, que traversait un large baudrier de même couleur, auquel pendait un effroyable cimeterre. Cet homme était précédé de deux tambours et d’un fifre, vêtus de deuil comme lui; une barbe énorme et d’une blancheur éblouissante lui descendait jusqu’aux genoux. Il s’avance d’un pas lent, réglé par les coups des tambours, vient s’incliner devant le duc, se relève , et d’une voix grave lui adresse ces paroles :
Puissant prince , tu vois devant toi Trifaldin de la barbe blanche, l’écuyer et l’ambassadeur de la comtesse Trifaldi , surnommée la Doloride. Cette infortunée est venue à pied du royaume de Candaya , dans le seul espoir de te raconter ses incroyables aventures, et d’obtenir de toi quelques renseignemens sur l’invincible chevalier don Quiehotte de la Manche, qui seul peut terminer ses maux. Elle est à la porte de cette forteresse , et demande la permission de mettre à tes pieds ses douleurs.
Après ce discours, Trifaldin toussa, et ma-
4o DON QUICHOTTE,
nia du haut en bas son épaisse barbe blanche. Braye écuyer, répondit le duc , dès long-temps nous sommes instruits des infortunes étranges de la triste Doloride : assurez-la du plaisir que j’aurai de la recevoir, de lui donner tous les secours que ma qualité de chevalier m’oblige d’offrir aux dames. Ajoutez, pour la consoler, que le valeureux don Quichotte se trouve justement ici. A ces mots le géant Trifaldin s’incline de nouveau devant le duc , et s’en retourne du même pas , toujours au son de sa triste musique.
Vous le voyez , s’écria le duc en s’adressant à notre héros ; malgré les efforts de l’envie, la vertu ne peut échapper aux justes hommages de l’univers. Peu de jours se sont écoulés depuis que votre présence honore ces lieux, et voilà que des pays les plus lointains les malheureux, les opprimés, guidés par votre seule renommée , viennent implorer votre appui. J’avoue , répondit don Quichotte avec un souris modeste, que je désirerais voir ici l’ecclésiastique qui l’autre jour parlait avec tant de dédain de la chevalerie errante ; peut-être croirait-il enfin que les victimes des méchans ou du sort ne vont point chercher du remède à leurs maux à la porte des courtisans , des ministres, des grands de la terre, même des
PARTIE II, CHÀP. XXXIII. 4i pieux ecclésiastiques ; c’est le chevalier errant qui devient leur seul refuge ; c est lui dont, le glaive en tout temps se trouve prêt a les sauver. O Dieu de bonté , je te remercie de m’avoir donné cet emploi si difficile , mais si glorieux ! Quelle arrive cette Doloride , qu elle me raconte ses peines : elle peut compter d’avance et sur mon bras et sur mon cœur.