‹ Don Quichotte de la Manche (volume 2)Chapitre 81 sur 127 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

Moyens que l’on proposa pour désenchanter Dulcinée.

L’espoir de Sancho ne fut point trompé. L’on vit bientôt paraître un char de triomphe, attelé de six mules grises, caparaçonnées de blanc. Dans le char , qui était fort vaste , douze figures toutes blanches , portant des flambeaux allumés , entouraient un trône , sur le haut duquel on voyait assise une nymphe vêtue d’une toile d’argent, dont l’éclat éblouissait les yeux. Son visage était couvert d’un voile , mais si fin , si transparent , que son tissu laissait distinguer les traits eharmans de la nymphe. Elle paraissait avoir dix-huit à dix-neuf ans ; sa modestie et sa grâce égalaient seules sa beauté. Près d’elle se tenait debout une longue figure immobile vêtue d’une tunique noire , la tête voilée d’un crêpe. Au moment où le char parvint et s’arrêta devant don Quichotte , les flûtes , les hautbois cessèrent ; l’on n’entendit que les accords d’une

DON QUICHOTTE, douzaine de harpes qu’on touchait à la fois à l’entour du trône. La longue figure immobile ôta tout à coup son voile , et fit voir un vieillard pâle qui ressemblait à un spectre. Sanclio pensa tomber une seconde fois; don Quichotte fut ému. Le vieillard , en le regardant , lui adressa ces paroles :

O toi dont les nobles travaux Méritaient en amour un destin plus prospère , Reconnais ce Merlin, des enchanteurs le père.

Le fléau des méchans , et l’ami des héros.

Sur les bords du Lethé j’appris que Dulcinée Avait en un moment perdu tous ses attraits;

Je viens finir les maux de cette infortunée.

Du sort écoute les arrêts :

Par la main de Sancho, sur son large derrière,

Trois mille ét trois cents coups appliqués fortement Avec une longue étrivière,

Rendront à cet objet charmant Son éclat , sa beauté première.

Oui dà! s’écria Sancho, rien que trois mille trois cents coups de fouet! c’est une misère , n’est-ce pas ? Pardieu ! monseigneur Merlin , vous avez là de belles recettes pour désenchanter les gens ! Je ne vois point ce que ma peau peut avoir de commun avec les magiciens ; mais , dans tous les cas , je vous avertis

PARTIE II, CHAP. XXXII, 29 que si madame Dulcinée ne peut redevenir belle que lorsque je me serai fouetté, la pauvre dame risque beaucoup de demeurer laide toute sa vie. Insolent que \ous êtes! reprit don Quichotte en colère , je vous épargnerai la peine de vous fustiger ; car je ne sais qui me tient que je ne vous attache tout à l’heure à cet arbre, et que je ne vous applique deux fois plus de coups qu’on n’a la bonté de vous en demander. Non, interrompit Merlin. Sancho doit se fouetter lui-même, de son plein gré, quand il voudra , sans que personne puisse l’y contraindre. Le destin qui le favorise veut encore que le bon Sancho soit le maître de réduire à moitié le nombre de coups qu’on exige, en consentant à les recevoir par une main étrangère. Je ne veux, répondit Sancho, ni d’une main étrangère , ni de la mienne. Qu’ai-je à démêler, s’il vous plaît, avec madame Dulcinée? est-ce ma fille ou ma femme ? Par quelle raison dois-je me donner les étrivières pour ses beaux yeux? Que monsieur mon maître , qui lui appartient , qui l’appelle , à chaque instant du jour, sa vie, son âme, son tout , se les fasse donner pour elle , rien de si juste ; mais quant à moi , serviteur, n’y comptez pas , je vous le répète.

La jeune nymphe se lève alors du trône où

3o DON QUICHOTTE,

elle était assise , et , se dépouillant de son voile , fait voir sa beauté dans tout son éclat : O le moins pitoyable des écuyers , dit -elle d’une voix dolente , coeur de pierre , âme de bronze , comment peux -tu me refuser une pénitence légère , qu’un enfant , pour la moindre faute , subit tous les jours sans se plaindre? Regarde autour de toi , barbare : tous ceux qui me voient , qui m’entendent , sont attendris de mes malheurs ; toi seul , toi seul , inaccessible au sentiment de la pitié, tu considères (le sangfroid mes yeux, jadis si brillons, aujourd’hui noyés de pleurs; mes joues autrefois vermeilles, et maintenant décolorées ; ma jeunesse enfin , qui me promettait de longues années de bonheur , et qui se flétrit , se consume dans les larmes, dans le désespoir. Garde-toi de me croire telle que tu me vois en ce moment ; parun prodige de son art, Merlin me fait paraître ici comme j’étais avant mon malheur. Merlin a cru qu’il-n était point de tigre au monde que la beauté gémissante ne parvint à désarmer; mais les tigres sont moins cruels, sont moins féroces que Sancho. Ah! reviens, reviens à ton caractère , que la nature ne fit point méchant , laisse-toi toucher, si ce n’est pour moi , du moins pour ton malheureux maître, qui souffre plus que moi -même des maux dont je suis

PARTIE II, CHAP. XXXÏI. 3î accablée, et que je vois , attendant ta réponse , prêt à mourir de sa douleur.

Il n’est que trop vrai, s’écria don Quichotte en s'appu yant sur le duc , je sens que mes forces vont m’abandonner. Sancho , mon ami Sancho , reprit alors la duchesse, votre cœur ne vous dit-il rien? — Pardonnez-moi, madame, il me dit que les coups de fouet ne sont pas agréables , et que décidément je n’en veux point. Mais en vérité , quand j’y pense , on prend ici de singuliers moyens pour obtenir ce que l’on désire. Madame Dulcinée, afin d’être belle , demande que je me déchire la peau : et , pour m’engager à lui accorder cette petite bagatelle , elle m’appelle cœur de pierre , âme de bronze , barbare , tigre , tout ce qu’il y a de pis dans le monde. Encore si elle m’apportait de l’onguent et de la charpie , on quelque petit présent en avancement de reconnaissance , on verrait ce que l’on peut faire ; on sait qu’un âne chargé d’or monte la montagne plus facilement , et qu’avec de la patience et des cadeaux il n’est rien dont on ne vienne à bout; mais au contraire- on m’accable d’injures. Monsieur mon maître , le plus intéressé dans l’aventure , et qui devrait au moins me caresser, me propose pour encouragement de m’attacher a un arbre et de me doubler ma portion. Ma foi !

3a DON QUICHOTTE,

messieurs, je suis fort touché de vous voir tous attendris: cependant vous devriez penser qu’il s’agit ici de fouetter non-seulement un écuyer, mais encore un gouverneur d’ile ; cela demande quelques réflexions , cela exige quelques politesses; il faut me donner le temps d’y songer, il faut choisir le moment d’obtenir une si grande grâce ; et celui que vous prenez n’est point du tout bien choisi ; je suis fort fatigué , fort las , et de très mauvaise humeur d’avoir déchiré mon habit vert.

Puisque rien ne peut vous fléchir, mon ami Sancho, dit alors le duc, je suis obligé de vous avouer que je me ferais un scrupule de vous donner l’ile promise , par la raison qu’un gouverneur d’une âme aussi dure que la vôtre , insensible aux larmes des belles, des affligés, des malheureux , n’est pas digne de commander à des hommes. Ainsi vous n’avez qu’à choisir ; renoncez au gouvernement , ou subissez l’arrêt du destin. Ne pourrait-on pas, répondit Sancho , me donner deux jours pour faire ce choix? Non, s’écria Merlin; décidez-vous à l’instant même. Si vous persister dans votre refus, Dulcinée, toujours paysanne, va retourner dans la caverne de Montésinos ; si vous acceptez la pénitence , Dulcinée avec tous ses attraits ira dans les Champs-Élysées attendre

PARTIE II, GHAP. XXXII. 33 l'accomplissement de la parole que yous me donnerez.

Sancho , la tête baissée , ne se pressait pas de répondre. Allons ! mon ami , lui dit la duchesse , un peu de résolution ! un peu de reconnaissance pour le maitre qui vous a nourri ! Un oui ne vous coûtera guère , et nous rendra tous heureux. Considérez... Mon Dieu ! madame, interrompit l'écuyer, je considère que le mal d’autrui n’est que songe , et qu’il est facile de donner des conseils dans les affaires où l’on n’est pour rien. Mais malheureusement pour moi je vous aime trop, madame la duchesse , et je ne yeux pas qu’il soit dit que je vous refuse quelque chose. Je consens à me donner les trois mille trois cents coups de fouet, pour que le monde jouisse encore des attraits de madame Dulcinée , que je ne croyais ni si belle, ni si enchantée. J’y mets pourtant les conditions suivantes : d’abord, que je serai le maitre absolu du temps où il me plaira d’accomplir la pénitence, sans que jamais on ait le droit de me presser sur ce point; item, que je ne serai point tenu de me fouetter jusqu’au sang ; item , que si quelque coup porte par hasard en l’air , il entrera toujours dans le compte; enfin que , si je me trompe dans le calcul à mon désavantage , le

seigneur Merlin , qui sait tout , prendra soin de m'en avertir. Soyez tranquille sur cet article , répond l’enchanteur ; car au même instant où finira le nombre prescrit , Dulcinée désenchantée viendra remercier elle -même son aimable libérateur , et lui offrir un digne prix des peines qu’il aura souffertes. — Allons !

. voilà qui est dit, j’accepte la dure pénitence.

A ce mot la musique se fit entendre , ainsi que le bruit de la mousqueterie. Dulcinée salua de la tête le duc , la duchesse , don Quichotte , et fit à Sancho une révérence qu’elle accompagna d’un sourire gracieux. Le char continua sa route. Notre héros , transporté de joie, courut se jeter au cou de son fidèle écuyer ; tout le monde le félicita de l’heureuse fin de cette aventure; et la belle aurore', qui déjà commençait à teindre de couleur de pourpre les nuages de l’orient, engagea toute la troupe à regagner le château.

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