PARTIE II, CHÀP. XXXIV
pauvre enfant vint me l’avouer avec une tendre confiance, et m’ajouta qu’elle avait signé une promesse de mariage à son coupable séducteur. J’allai trouver don Clavijo : nous convînmes que sans perdre de temps il irait montrer sa promesse au premier juge du bailliage, et lui demander pour épouse la belle Antonomasie. Tout s’exécuta selon nos projets; le juge , après s’être assuré que la promesse était en bonne forme , s’en vint interroger l’infante , reçut sa déclaration , la fit remettre entre Içs mains d’un honnête alguasil de cour , et donna bientôt la sentence par laquelle don Clavijo était reconnu l’époux légitime de la belle héritière de Candaya.
Madame la Doloride , interrompit alors Sancho , dans votre royaume, comme dans le nôtre vous avez donc des alguasils de cour, des juges , des poetes et des seguidilles ? je m’étais toujours douté que tous les pays se ressemblent. Mais continuez , je vous prie , il me tarde de savoir la fin de votre intéressante hfstoire. La comtesse poursuivit en ces termes.
La reine Magonce s’affecta si fort du mariage précipité de sa fille , qu’au bout de trois jours elle fut mise en terre. Elle mourut donc ? demanda Sancho. Oui, répondit Trifaldin : il est d’usage dans le royaume de Candaya de
n’enterrer que des personnes mortes. A la bonne heure, reprit l’écuyer, quoiqu’il me semble que madame Magonce ait pris la chose un peu trop vivement : je ne vois pas que votre princesse eût commis un si grand crime en épousant un chevalier aussi gentil que vous npus l’avez peint ; mille autres ont fait pis , ma foi ! et mesdames leurs mères se portent fort bien. D’ailleurs ne sait -on pas que les chevaliers , surtout les errans , finissent presque tous par être rois ou empereurs ? Sancho a raison , ajouta don Quichotte; cette fortune leur est assez ordinaire. Mais écoutons la fin de l’histoire ; je présume que c’est le plus triste qui nous reste encore à savoir.
Ah ! sans doute , reprit la comtesse ; ce que vous avez entendu n’est rien auprès de ce que vous allez entendre. La reine étant morte , nous nous occupâmes de lui rendre les derniers devoirs. A l’instant même où l’on venait de la descendre dans la sépulture , nous voyons paraître au-dessus de la tombe , monté sur un cheval de bois , le fameux géant Malambrun t cousin germain de la défunte , et le plus cruel des magiciens. Malambrun , pour venger la mort de sa cousine , qu’il aimait , enchanta les nouveaux époux sur la pierre de cette même tombe. La belle Antoncmasie devint une
PARTIE II, CHAP. XXXIV. 49 guenon de bronze, don Clavijo un crocodile d’un métal qui nous est inconnu. Tout à coup près de ces figures on vit s’élever un perron de marbre , sur lequel était écrit en caractères Syriaques : Ces deux coupables amans ne reprendront leur première forme cjue lorsque le vaillant chevalier de la Manche osera m’appeler en combat singulier.^ on content de cette vengeance , le terrible Malambrun tira son large cimeterre , me saisit tremblante par les cheveux, et prêt à frapper s’arrêta : Non , dit-il , je veux te laisser la vie , afin de mieux tel punir , afin d’envelopper dans ton châtiment toutes les duègnes du palais qui n’ont pas veillé sur l’honneur de la jeune Antonomasie. A ces mots il disparaît; et mes compagnes et moi nous nous sentons toutes à nos mentons comme des milliers de pointes d’aiguilles. Nous nous pressons d’y porter les mains ;
hélas ! nous trouvons nous trouvons ce
que nous aillons vous montrer.
La Doloride aussitôt et les douze duègnes qui raccompagnaient lèvent à la fois leurs voiles , et font voir d’épaisses barbes , les unes noires, les autres blondes, quelques-unes grises , quelques autres blanches. Sancho recula six pas ; le duc , la duchesse et notre héros se regardèrent avec des yeux surpris. Voilà ,
5o DON QUICHOTTE,
voilà , reprit la comtesse , dans quel état nous a mises ce scélérat de Malambrun ; voilà comment ce barbare a deshonoré nos charmes.
Plût au ciel que son cimeterre eût tranché nos tristes jours! La vie est pour nous un affreux 6upplice. Que peut devenir , que peut espérer une duègne avec de la barbe ? qui voudra prendre soin d’elle ? à qui jlmirr a-t-elle plaire ? Hélas ! sans barbe trop souvent elle ne plaît à personne , on la dédaigne , on la repousse ; jugez du sort qui nous attend! O duègnes , mes chères compagnes, venez, venez; pleurons ensemble notre épouvantable avenir. En disant ces paroles la Doloride s’évanouit.