CHAPITRE XXXV
Continuation et fin de cette mémorable aventure.
Il faut convenir que les personnes oisives qui s’amusent de cette lecture ont de grandes obligations à Cid Hamet Benengeli ; combien elles doivent être reconnaissantes des soins , des peines que prend cet auteur pour nous rendre compte des plus petits détails , pour nous éclaircir jusqu’aux moindres doutes , pour nous découvrir les plus secrètes pensées des
PARTIE II, CHAP. XXXV. 5i personnages qui nous intéressent ! O admirable historien , ô trop heureux don Quichotte , et vous , aimable Sancho , vivez ? vivez à jamais dans la mémoire des hommes pour prix des momens agréables que vous leur laites passer !
Sancho, voyant la Doloride évanouie, s’écria : Par le nom que je porte! je n’ai jamais ouï conter à mon maître d’aventure aussi extraordinaire que celle-ci. Ah ! coquin , fils de Satan de Malambrun , où diable ton esprit maudit a-t-il été imaginer de donner de la barbe à de pauvres filles qui n’ont peut-être pas de quoi payer un baigneur? Ce que vous dites' n’est que trop vrai , répondit une des douze duègnes ; le géant ne nous a pas laissé un maravédis. Nous sommes condamnées à mourir dans le triste état où vous nous voyez , si votre maître n’a pitié de nous. Rassurezvous , reprit don Quichotte; je jure de finir vos maux , et d’y travailler à l’instant même ; apprenez-moi ce que je dois faire.
A cette parole , la Doloride revint de son évanouissement. Indomptable héros , dit-elle , mon âme, prête à s’échapper, s’est arrêtée à vos accens : je renais à la vie pour vous applaudir, et vous donner les moyens d’ajouter à votre gloire. Sachez que d’ici au royaume de
Candaya l’on compte cinq mille deux ou trois lieues par le grand chemin de terre ; mais , en allant par les airs , on n’en compte guère que trois mille deux cent vingt-sept. Le cruel Malambrun nous a dit qu’au moment même où nous aurions trouvé le chevalier que nous cherchions , il lui enverrait le fameux cheval de bois que montait Pierre de Provence lorsqu’il enleva la belle Maguelone. Ce cheval , qui n’est point ferré , qui ne mange , ne dort jamais, se dirige par une cheville plantée au milieu de son front; plus rapide que la pensée , il vole au-dessus des nuages. C’est le chefd’œuvre du savant Merlin , ami de Pierre de Provence Malambrun , par un effet de son art, s’est rendu maître de ce coursier, sur lequel il traverse le monde, arrive le matin en France, et le soir même au Pérou : c’est une monture si douce , que la charmante Maguelone ne se trouvait en aucun lieu aussi bien assise , si à son aise, que sur la croupe de ce cheval. J’espère, je ne doute point qu’avant une demiheure vous ne le voyiez arriver pour vous porter devant Malambrun.
Combien tient-on sur ce cheval , demanda Sancho d’un air inquiet. On y tient deux . répond la Doloride , l’un sur la selle et l’autre en croupe. Lorsque le chevalier qui le monte
PARTIE II, CHAP. XXXV. 53 n’enlève pas une dame , c’est ordinairement son écuyer qui occupe la place de la belle Maguelone. — Ah! fort bien; et dites-moi , s’il vous plaît , le nom de ce beau coursier de bois. — Il ne s’appelle point Pégase, ni Bucéphale, ni Bayard, ni Bride-d’Or, ni Frontin, ni Xante, ni Ëoüs , ni.... — Mon Dieu ! je me doute bien qu’il ne se nomme pas non plus Rossinante comme le cheval de mon maître, qui vaut mieux que tous ceux dont vous parlez : mais enfin il a un nom; et c’est ce nom que je vous demande. — Ce nom est Chevillard le léger , qu’il mérité assurément, puisqu’il est de bois et qu’il vole. — Eh bien ! je suis le serviteur de monsieur Chevillard le léger ; mais j’ai l’honneur de vous déclarer que je ne monterai point sur sa croupe. Pardi oui ! moi qui ai de la peine à me tenir sur mon âne , dont le bât tout neuf est plus doux qu’un petit matelas de soie , vous pensez que , sans mon coussin , j’irai faire trois ou quatre mille lieues à cheval sur un soliveau. Oh que nenni ! oh que nenni ! Je prends assurément beaucoup de part au malheur arrivé à -v otre menton ; mais je ne puis risquer de me casser le cou pour le plaisir de vous voir rasée : d’ailleurs il faut que vous sachiez que je suis déjà retenu pour désenchanter madame Dulcinée., — Cependant, aimable
Sancho , il est arrêté dans les destinées que rien ne peut se faire sans vous. — Rien ne se fera donc , madame la Doloride, car il est arrêté dans ma volonté que je ne suivrai point mon maître. Nous autres écuyers ne sommes jamais pour rien dans toutes ces aventures : vous savez que les historiens , en rendant compte des belles prouesses de nos maîtres , 11e parlent non plus de nous que du Grand- Turc. Je ne le trouve point mauvais ; mais je ne veux point me mêler d’une affaire qui ne me. regarde pas. Encore si . c’était une belle dame, ou une jeune et jolie fille qu’il fallût tirer d’embarras , on pourrait voir : un honnête homme souvent 11e demande pas mieux que de s’exposer. Mais pour une duègne barbue ! ma foi non ; je n’en suis point tenté : je reste auprès de madame la duchesse , dont j aime mieux le petit doigt que toutes les duègnes de l’univers.
ïl est pourtant certaines duègnes , reprit aigrement la dame Rodrigue , qui seraient comtesses ou duchesses, si la fortune les avait bien traitées. Là-dessus , reprit Sancho, je n’ai rien à vous répondre, si. ce n’est que je suis de l’avis de .la fortune. La dame Rodrigue allait répliquer, lorsqu’à l’entrée de la nuit on vit paraître dans le jardin quatre sauvages demi-
PARTIE II, CHAP. XXXV. 55 nus , portant sur leurs épaules un grand cheval de bois. L’un d eux le pose à terre sur ses quatre pieds, et s’écrie d’une voix grave : Le valeureux Malambrun engage sa parole à celui de vous assez hardi pour le combattre de n’employer contre lui d’autres armes que son épée. Qu’il monte donc sur ce coursier; que son écuyer monte en croupe : il leur suffira de tourner la cheville que vous voyez pour être portés à travers les airs devant le redoutable Malambrun ; mais de peur qu’ils ne soient étourdis de la hauteur et de la rapidité de leur course , il est nécessaire qu’ils aient les yeux bandés jusqu’au moment où Chevillard les avertira par ses hennissemens qu iis sont, à la fin de leur route.
Cela dit , les quatre sauvages se retirent précipitamment ; et don Quichotte , plein d’ardeur, veut s’élancer sur Chevillard. Il ordonne à Sancho de le suivre. Non , s’il vous plait , répondit l’écuyer : depuis que j’ai vu la monture je me soucie encore moins du voyage. Je ne suis pas un sorcier pour voler ainsi sur un bâton ; et que penseraient mes insulaires quand ils sauraient que leur gouverneur perd son temps à courir dans l’air? D’ailleurs il y a trois mille lieues d’ici au pays de Candaya : lorsqu’une fois nous serons là, si monsieur Che-
villard est fourbu, si le géant ne veut plus nous le prêter, comment revenir, je vous prie? Nous serons au moins douze ans à faire le chemin à pied. Pendant ce temps que deviendra mon île ? Non , vous dis-je ; tout bien réfléchi , je me dois à mon peuple , et je ne puis m’exposer. Saint Pierre se trouve bien à Rome ; moi je me trouve à merveille ici , j’y reste.
La duchesse alors employa son crédit pour déterminer notre écuyer ; elle lui rappela ses N devoirs, le pria, le supplia, par l’amitié quelle avait pour lui , de ne point abandonner son maître, de se montrer digne du gouvernement qui l’attendait au retour , et ht si bien , que Sancho , les larmes aux yeux , s’écria qu’il ne pouvait résister aux instances de sa bonne amie madame la duchesse,, et qu’il était prêt à partir. Don Quichotte court l’embrasser, le tire à part et d’une voix basse : Mon fils , lui dit-il , nous allons commencer un long et périlleux voyage , pendant lequel je prévois que nous serons sans cesse occupés. Ne pourrais-tu pas , avant de nous mettre en route , te retirer un moment dans ta chambre , sous prétexte d’aller chercher quelque chose , et là te donner un bon à compte sur les trois mille trois ceirts coups de fouet nécessaires à la félicité de celle qui règne sur mon cœur? Quand tu ne t’en donnerais
PARTIE II, CHAP. XXXV. 5y que cinq cents, ce serait toujours cela, mon ami ; tu sais bien qu’en toutes choses le plus difficile est le commencement.
Pardieu ! répondit Sancho , vous faites de belles propositions , et vous prenez bien votre temps ! Je vais parcourir trois mille lieues à cheval sur une planche , et vous voulez que je commence par me déchirer le derrière ! En vérité votre seigneurie a perdu tout-à-fait le bon sens. Finissons d’abord l’aventure des barbes de ces dames; au retour nous nous occuperons de madame Dulcinée. Je vous renouvelle ma parole de la désenchanter le plus tôt possible ; mais n’en parlons point jusque-là. — Allons , mon ami, je m’en fie à ta bonne foi ; souviens-toi de ta promesse. — Oui , oui , je n’j manque jamais. En disant ces mots ils revinrent, et don Quichotte, tirant un mouchoir, pria la Doloride de lui bander les yeux. Quand cela fut fait , il monta sur Chevillard , où ses longues jambes , n’ayant point d’étrier et tombant presque jusqu’à terre, lui donnaient l’air de ces grandes figures que l’on voit dans les tapisseries. Sancho ne se pressait pas de le suivre , et demandait un coussin ; mais le coussin fut refusé par la sévère Doloride ; et Sancho , les yeux bandés , se mit enfin sur cette croupe dure , en suppliant toute la com-
pagnie de dire pour lui quelques Ave, Maria , Poltron , lui criait notre chevalier , que peuxtu craindre ? N’es- tu pas à la place jadis occupée par la belle Maguelone ? Ne suis-je pas à celle de Pierre de Provence ? et le courage de ce héros est-il au-dessus du mien ? Il tourne à ces mots la cheville ; et sur-le-champ toutes les duègnes se mettent à crier ensemble : Dieu te conduise , vaillant chevalier ! Dieu te conserve , écuyer intrépide ! Vous êtes déjà dans les airs , nos yeux ne peuvent plus vous suivre. Tienstoi bien , brave Sancho ; si tu tombais , ton horrible chute serait semblable à celle de Phaéton.
Sancho écoutait, et serrait son maître de toutes ses forces. Tu m’étouffes, disait don Quichotte ; pour Dieu , laisse-moi respirer. Je ne comprends pas ce qui te fait peur ; il n’est point de coursier au monde dont l’allure soit aussi douce; nous avons déjà fait plus de mille lieues, et il semble que nous n ayons pas changé de place. Cela est vrai, répondait l’écuyer; mais je sens de ce côté un vent terrible qui me souffle au visage. Sancho ne se trompait point ; 1 intendant du duc avait disposé plusieurs hommes /avec de grands soufflets pour donner du vent à nos deux héros. Sans doute , reprit don Qui-
PARTIE II, CHAP. XXXV. 5g chotte aussitôt qu’il sentit ce vent , que nous sommes déjà parvenus à la seconde région de l’air , où se forment la neige et la grêle ; si nous allons toujours de ce train , nous serons bientôt à la région du feu d’où nous viennent les tonnerres. Je ne sais comment tourner cette cheville pour modérer Chevillard.
A l’instant même les soufflets furent remplacés par de£ étoupes enflammées dont on environna les voyageurs. Ah ! monsieur, s’écria Sancho, nous y sommes dans votre région du feu : je sens déjà la chaleur, et la moitié de ma barbe est brûlée. Je m'en vais ôter mon bandeau. Garde-t’en bien , répondit don Quichotte ; cette désobéissance nous attirerait quelque grand malheur. Il faut nous abandonner entièrement à l’enchanteur qui nous mène. Peut-être sommes-nous sur le point d’arriver à Candaya, où nous allons fondre comme un épervier sur sa proie. — A la bonne heure , monsieur ; mais il est temps que nous arrivions. Cette manière d’aller me fatigue ; et si madame Maguelone se trouvait bien Sur cette croupe , elle avait la peau plus dure que la mienne.
Toute cette conversation était entendue par le duc et la duchesse , qui pouvaient à peine
6o DON QUICHOTTE,
retenir leurs ris. Lorsqu’ils s’en furent assez amusés , 1 intendant fit sortir du jardin toutes les duègnes barbues ; et le duc, la duchesse, leurs gens, s’étendirent sur le gazon, comme ensevelis dans un profond sommeil. Alors on fait tomber nos héros de cheval par une violente secousse , et l’on met aussitôt le feu à la queue de Chevillard, dont le corps était plein d’artifices. Chevillard saute dans l’air, -au milieu des fusées et des serpenteaux. Don Quichotte et son écuyer se relèvent , ôtent leurs bandeaux, et, tout surpris de se retrouver dans le même lieu , distinguent bientôt une grande lance à laquelle était attache un parchemin sur lequel on lisait ces mots : « L in- « vincible chevalier de la Manche a terminé a la grande aventure de la comtesse Trifaldi , (c surnommée la Boloride. Il lui a suffi d oser .« l’entreprendre. Malambrun se reconnaît « vaincu ; le menton des duègnes n’a plus de « barbe; Antonomasie et don Clavijo sont « rétablis sur leur trône. Il ne reste plus à finir « que la pénitence prescrite au meilleur des « écuyers, pour que la plus douce des tourte- « relies soit enfin rendue à son tourtereau. « Tels sont les arrêts de Merlin. »
Don Quichotte, transporté de joie, se hâta d’aller vers le duc, qui paraissait, ainsique