‹ Don Quichotte de la Manche (volume 2)Chapitre 91 sur 127 · CHAPITRE XXXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIX

Nouvelle persécution qiféprouva notre chevalier..

Pendant ce temps, le héros de la Manche, troublé par les tendres plaintes de l’amoureuse Altizidore , affligé de l’absence de son écuyer, fâché d’avoir déchiré ses bas verts, ne pouvait trouver le sommeil. Dès que l’aurore parut , il se leva , prit son habit de peau de chamois , ses bottes , son manteau d’écarlate , sa belle toque de velours vert, le grand rosaire qu’il ne quittait jamais, et, dans cet équipage , attendit le moment de descendre chez la duchesse. Comme il traversait une galerie qui conduisait à son appartement , les premières personnes qu’il rencontra furent Altizidore et sa confidente. A son aspect Altidore se laissa tomber sans mouvement dans les bras de son amie , qui se hâta de la délacer. Don Quichotte s’approcha pour lui donner du secours. Mais la discrète confidente , le repoussant avec colère : Laissez-nous , dit-elle, seigneur chevalier; tant que vous demeurerez ici , je doute que ma triste amie puisse reprendre ses sens. Laissez-nous , je vous le répète; les ingrats ne sont bons à rien. Je me

PARTIE II, GHAP. XXXIX. 89 retire, madame, répondit notre héros : j’espère que cet accident n'aura pas de suite ; et je vous prie de faire porter dans ma chambre quelque instrument de musique qui puisse ce soir accompagner ma voix.

En prononçant ces paroles , les yeux baissés , don Quichotte entra chez la duchesse , qui venait de faire partir un de ses pages pour aller porter à Thérèse Pança la lettre et le présent de son époux. La promenade et la conversation remplirent cette journée. Le soir venu , notre chevalier se retira de bonne heure , et trouva sur sa table une vielle. Il rendit grâces au hasard qui lui présentait l’instrument dont il jouait le moins mal, se hâta de l’accorder, se plaça sur son balcon, dont il ouvrit la jalousie, et, d’une voix un peu enrouée , se mit à chanter cette romance , que la duchesse et toutes ses femmes écoutaient dans le jardin.

L’Amour un jour, éloigné de sa mère,

Se reposait sous un ombrage frais ,

Un autre enfant, qui le vit solitaire,

Vint lui voler quelques-uns de ses traits»

F ier jde ce vol, certain de ses conquêtes,

Depuis ce temps il dit qu’il est l’Amour.

Il est suivi surtout par les coquettes,

Qui prennent soin de lui former sa cour.

go DON QUICHOTTE.

Mais à l’Amour il ne ressemble guère :

L’un est discret , délicat et constant ;

L’autre volage , étourdi , téméraire :

L’un est un dieu , l’autre n’est qu’un enfant.

Les traits de l’un , lancés d’une main sûre ,

Font naître un feu qui consume et nourrit :

Les traits de l’autre, errant à l’aventure,

Blessent à peine, un seul jour en guérit.

C’est au premier que je rends mon hommage ; Mon cœur veut vivre et mourir sous ses lois, Depuis qu’il sert la beauté qui l’engage ,

Il sent trop bien qu’on n’aime qu’une fois

Comme il en était à ce dernier couplet, tout à coup d’une fenêtre placée au-dessus de la jalousie , on jette sur notre héros un grand sac rempli de chats qui portaient tous des grelots à la queue. Le bruit qu’ils firent en tombant épouvanta le duc et la duchesse , qu’Altizidore et ses compagnes n’avaient pas instruits de ce nouveau tour. Don Quichotte, d’abord effrayé, ne douta point qu’une légion de diables ne vînt l’attaquer. Il rappelle son courage , prend son épée , et se met à poursuivre les chats qui couraient par toute sa chambre. Ces animaux en fuyant éteignent bientôt les bougies. Notre chevalier, dans les ténèbres, étourdi par le bruit des grelots,

PARTIE II, CHAP. XXXIX. 91 allongeait à droite, à gauche, des coups d’estoc et de taille , en criant dé toutes ses forces : Hors d’ici, magiciens perfides ! hors d’ici , canaille infernale ! don Quichotte vous brave tous. Les malheureux chats , aussi troublés que lui , sautaient sur les meubles , sur les corniches , roulaient des jeux comme des escarboucles , et remplissaient l’air de leurs miaulemens. Un d’eux, blessé par le héros, s’élance droit à son visage, s’attache à son nez avec les griffes, et lui fait pousser des cris effroyables. Le duc, la duchesse, leurs gens, se pressent d’accourir à ses cris. Ils arrivent avec des flambeaux; ils trouvent notre chevalier employant vainement ses forces à se débarrasser de son ennemi , qui , grondant , soufflant et jurant, ne voulait pas abandonner son poste. On se .hâta d’aller à son secours. N’approchez pas, criait le héros , seul je saurai venir à bout de ce magicien , de cet enchanteur, quelque forme qu i! puisse prendre. Heureusement le chat épouvanté prit la fuite avec ses compagnons : et la duchesse , peu satisfaite d’une plaisanterie qui coûtait du sang à don Quichotte , envoya chercher des compresses pour panser ses égratignures. Ce fut la belle Altizidore quelle chargea de ce soin. Altizidore, en enveloppant de linge le visage

du chevalier blessé , lui dit à l’oreille : Seigneur , les magiciens vengent quelquefois les cœurs tendres que l’on dédaigne. Don Quichotte fit semblant de ne pas entendre ; il remercia le duc et la duchesse des soins qu ils lui prodiguaient , les assura qu’il connaissait parfaitement les ennemis qu’il venait de combattre , et, le pansement achevé, pria qu’on le laissât dormir.

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