CHAPITRE XXXVIII
Comment Sancho prit possession de son ile et la gouverna.
O toi qui sur un char de flamme parcourt sans cesse les deux hémisphères ; flambeau sacré de l’univers, éternel ornement descieux : père immortel de la nature , dieu de Chrysa 9 de Sminthe et de Délos , puissant bienfaiteur du monde , à qui les hommes ont dû la salutaire médecine, la poésie enchanteresse; viens échauffer mon faible génie du feu divin de tes rayons , viens me prêter ta lyre d’or , et célébrer avec moi les hauts faits , les grandes merveilles du gouvernement de Sancho Pança.
Un bourg à peu près de mille maisons , qui appartenait au duc , composait le puissant État où Sancho devait donner des lois. On lui dit que ce bourg s'appelait l ile de Barataria. Aux portes de sa capitale , Sancho trouva les prin-
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cipaux du peuple qui venaient au-devant de lui. Les cloches sonnèrent ; tous les habitans témoignèrent une grande joie. Notre écuyer au milieu d’eux fut porté en triomphe à la paroisse , où il rendit grâces à Dieu , après quoi les clefs de la ville lui furent remises , et des crieurs publics le proclamèrent gouverneur perpétuel de 1 île de Barataria. Le bon Sancho reçut tous ces honneurs en silence, d’un air grave , sans paraître trop surpris : mais ceux des habitans qu’on n’avait pas mis du secret ne laissaient pas d’être étonnés de la mine , de la barbe épaisse , de la taille courte et ronde de celui qu’on leur avait choisi pour maître.
Au sortir de l’église, Sancho, conduit à la salle de justice , bit installé sur un siège de velours , sous un magnifique dais. L’intendant du duc, qui faisait, l’office de maître des cérémonies , lui dit avec respect : Seigneur , une coutume antique et révérée prescrit au nouveau gouverneur qui prend possession de cette île de commencer par -juger deux ou trois causes un peu difficiles, afin que son peuple , témoin de sa sagesse, se réjouisse d’avance cie la félicité dont il doit jouir : votre seigneurie ne refusera point sans doute de se soumettre à cet usage.
Tandis que l’intendant parlait, Sancho re-
PARTIE II, CHAP. XXXVIII. 81 gardait avec attention de grandes lettres écrites sur la muraille en face de lui. Curieux de savoir ce qu’elles disaient, et regrettant fort de ne pas savoir lire, il pria doucement l’intendant de lui expliquer ce que c’étaient que ces peintures. Seigneur, répondit celui-ci, voki les paroles gravées sur cette pierre : Aujourd’hui, tel jour de tel mois , pour le bonheur de cette île , don Sancho Pança en piit possession. Qui appelle - 1 - on don Sancho Pança? reprit notre gouverneur. — Ce ne peut être que votre seigneurie; jamais un autre Pança ne s’est assis à la place où vous êtes. — Eh bien ! vous aurez soin , monsieur , de faire effacer ce don ; dans notre famille nous ne sommes point dans l’habitude de prendre ce qui ne nous appartient pas . Je m’appelle Pança tout court ; mon père s’appelait de même , ainsi que mon grand-père et mon bisaïeul , tous vieux chrétiens et gens d’honneur. Si l’on croit ici me faire sa cour en flattant ma vanité , l’on se trompe; j’espère prouver avant peu que j’aime mieux les bonnes actions que les titres. Retenez cela , s’il vous plaît ; et qu’on me donn e a juger les causes que l’on voudra, je ferai de mon mieux pour qu’on soit content.
Comme il parlait , entrèrent deux hommes , dont l’un était vêtu en paysan, et dont l’autre
DON QUICHOTTE, portait de grands ciseaux. Seigneur gouverneur, dit celui-ci , je suis tailleur de mon métier ; hier ce laboureur est venu me trouver dans ma boutique , et , me montrant un morceau de drap: Pourriez- vous, m’a-t-il dit, faire une capote avec l’étoffe que voici? Oui, lui ai-je répondu sur-le-champ , j’en aurai assez pour une capote. Surpris de ce que je n’hésitais pas , et croyant sans doute que je voulais lui voler de son drap : Regardez bien , a-t-il repris, n’en auriez-vous pas assez pour deux capotes? Oh I mon dieu oui, lui ai-je dit en souriant ; car j’ai deviné ses soupçons. Alors il mena demandé trois ; et augmentant toujours le nombre à mesure que je promettais de le satisfaire , nous avons fini par convenir ensemble que je lui livrerais cinq capotes. Elles sont prêtes ; et cet honnête homme refuse nonseulement de m en payer la façon, mais il veut que je lui rende son drap. J’ai recours a votre justice.
Mon frère, demanda Sancho au laboureur, le fait s’est-il passé comme il le dit ? Je le confesse , répondit-il ; mais je demande à votre seigneurie d ordonner qu’on lui montre les cinq capotes. Très-volontiers, s’écria le tailleur en tirant sa main de dessous son manteau, et faisant voir au bout de ses cinq doigts cinq
PARTIE II, CHÀP. XXXVIII. 83 petites capotes fort jolies. Vous les voyez , ajouta-t-il ; je les donne à examiner au plus habile tailleur, il n’y trouvera pas un point à reprendre ; et je jure sur ma conscience qu’il ne m’est pas resté le plus petit morceau de drap.,
Tout le monde se mit à rire : Sancho seul ne perdit point sa gravité. Le bon sens , ditil , dans cette occasion , doit tenir la place de la loi : j’ordonne que le tailleur perde sa façon, et le laboureur son étoffe. Appelez-en d’autres; car le temps m’est cher , et je n’aime pas le perdre.
Deux vieillards se présentèrent. Seigneur, dit r un d’eux, j'ai prêté dix écus d’or à cet homme; un long-temps s’est écoulé sans qu’il m’ait parlé de sa dette. Voyant qu’il paraissait l’avoir oubliée, je l’ai prié de me rendre mon or. Quelle a été ma surprise lorsque , pour toute réponse, il m’a dit me l’avoir rendu! Je n’ai ni billet ni témoins. Je demande à votre seigneurie d’ordonner à mon débiteur de jurer qu il m’a payé : je l’ai toujours connu pour un honnête homme ; je ne puis croire qu’il voulût faire un faux serment.
Qu’avez- vous à dire? demanda Sancho à 1 autre vieillard , qui écoutait en silence , appuyé sur un gros bâton.. Je suis prêt, répon-
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dit-il, à jurer sur votre baguette de juge que j’ai remis à cet homme les dix écus d’or qu’il m’a prêtés. Sancho baissa sa baguette , et le vieillard , donnant son bâton à tenir à son créancier , étend la main sur la croix de la baguette , et fait serment qu’il a rendu la somme qu’on lui demandait , ensuite il reprend son bâton , et d’un air assuré regarde tout le monde. Le premier vieillard étonné considère quelques instans celui qui venait de jurer, puis il lève les jeux au ciel avec plus de pitié que de colè re ; et, sans rien dire, il allait sortir, lorsque Sancho le rappela. Sancho , qui n’avait pas perdu un seul de leurs mouvemens , comparait, en se frottant le front, les visages des deux plaideurs , et distinguait fort bien sur l’un le caractère de la probité. ^Tout n’est pas fini, dit-il : vieillard qui jurez si facilement , donnezmoi votre gros bâton. Prenez-le , continua-t-il , vous qui demandez ce qui vous est dû : vous pouvez partir à présent sur ma parole ; vous êtes pajé. Mais, seigneur, reprit le créancier ce bâton ne vaut pas dix écus d’or. Je pense qu’il les vaut , répond le gouverneur; et pour nous en assurer, j’ordonne qu’on le brise tout à l’heure. Il est obéi ; les dix écus d’or sortent du milieu du bâton. Toute l’assemblée applaudit ; et les habitans de l’ile ne doutent
PARTIE II, CHAP. XXXYIÏI. 85 plus que leur gouverneur ne soit un nouveau Salomon.
Sancho , satisfait de lui ‘-même , écoutait avec complaisance les justes éloges qu’on lui prodiguait, quand une femme éplorée arrive , tenant à la gorge un jeune berger, et criant : Vengeance ! vengeance ! ce scélérat que vous voyez m’a trouvée seule au milieu des champs ; il s’est prévalu de sa force pour m’enlever le bien le plus cher , le plus précieux à une honnête fille , le bien qu’à travers mille périls j’avais, avec tant de peine, conservé depuis plus de vingt ans , et que j’étais loin de garder pour un pareil misérable. Justice , justice , seigneur gouverneur J Je vais vous la rendre , répondit Sancho ; mais c’est au jeune homme à parler. Hélas ! seigneur , reprit celui-ci , je n’ai pas grand’chose à dire. Je suis un malheureux porcher ; ce matin j’étais venu vendre au marché quatre cochons , sauf votre respect , que j’ai même donnés pour moins qu’ils ne valaient. En retournant à mon village , j’ai rencontré cette brave femme , qui m’a dit bon jour d’un air amical. Amicalement j’ai répondu bon jour, et nous nous sommes mis à causer ensemble. Le diable, qui se mêle de tout, s’est mêlé de notre conversation ; mais je vous assure , et je suis tout prêt à l’affirmer par serment, 4- B
que cette bonne dame n’a point trouvé mauvais que le diable s’en mêlât. Elle est à présent bien méchante , elle était alors douce comme un mouton.
Cela n’est pas vrai, interrompt la femme en criant, je me suis long-temps défendue, je n’ai cédé qu’à la force; et je demande, selon les lois , des dommages et intérêts. Cela est juste , reprit le gouverneur. Jeune homme , vous avez sur vous de l’argent? — Hélas! seigneur, j’ai vingt ducats, prix des cochons que j’ai vendus; les voilà dans une bourse. — Donnez cette bourse à la plaignante , et ne vous arrêtez plus une autre fois à causer amicalement. La femme aussitôt prit la bourse , donna mille bénédictions à l’excellent gouverneur qui venait au secours des filles malheureuses, lui fit une douzaine de révérences , et s’en alla toute consolée. Dès qu’elle fut hors de la porte, Sancho dit au berger qui pleurait: Mon ami , cours après ta bourse ; elle est à toi si tu la reprends. Le jeune homme ne se le fait pas répéter; il part comme un trait; et les spectateurs ne peuvent deviner encore quelle est l’intention du gouverneur.
Au bout de quelques instans on voit revenir la plaignante échevelée, les jeux en feu, les bras levés, tenant sa bourse dans son sein,
PARTIE II, CHAP. XXXVIII. 87 et menaçant d’un air furieux celui qui cherchait à s’en emparer. Qu’est-ce donc? s’écria Sancho. C’est ce voleur, répondit la femme , qui, malgré votre jugement, en plein jour, devant tout le monde , veut me reprendre cette bourse ; mais , pour en venir à bout , il en faudrait bien quatre comme lui. Ah ! qu’il ne connaît guère celle qu’il attaque ! Allez, allez, petit garçon, mes poings sont plus forts que les vôtres. Ma foi ! je l’avoue , dit le jeune homme essoufflé ; je renonce à mon entreprise ainsi qu’à mes pauvres ducats. Vaillante fille, s’écria alors Sancho, rendez cette bourse à cet homme; si vous aviez défendu votre honneur comme vous défendez votre argent , rien ne vous serait arrivé. Sortez tout à l’heure , effrontée ; et si vous osez jamais reparaître dans mon île, je vous ferai donner deux cents coups de fouet.
Le jugement s’exécuta sur l’heure. L’admiration qu’on avait déjà pour la sagesse du gouverneur fut portée à son comble par ce dernier trait , et celui qui avait l’ordre secret de tenir un registre exact des actions de notre écuyer eut grand soin d’envoyer au duc tous les détails de cette aventure.