PARTIE II, CHAP. XL. n
gibier lourd : ce veau ne vous est pas meilleur , parce que ce n’est pas une viande faite : ces ragoûts sont détestables , à cause des épiceries ; ce rôti , s’il n était pas lardé , pourrait vous être permis ; mais comme le voilà , c’est impossible. — Mais , monsieur le docteur , cette oille que je vois fumer au bout de la table , et dont je sens d’ici le parfum , cette oille est composée de toutes sortes de viandes , il est impossible que dans le nombre je n’en trouve pas quelqu’une qui me convienne. Portez-moi cette oille , maître-d’hôtel. — Je le lui défends sur sa tête. Juste ciel ! qu’osez-vous demander ? rien n’est plus malsain , rien n’est plus funeste qu’une oille : il faut laisser ce mets (grossier aux chanoines , aux professeurs de collèges , aux festins de noces des laboureurs ; leurs estomacs peuvent s’en accommoder, mais celui d un gouverneur demande des alimens plus légers. Votre seigneurie doit fort bien dîner avec un peu de conserve de coing , ou quelque autre confiture ; et si elle sent une grande faim , elle peut y joindre un ou deux biscuits.
A ces mots Sancho se renverse sur le dossier de son fauteuil ; et toisant le médecin depuis les pieds jusqu’à la tête : Monsieur le docteur, dit-il, comment vous nommez-vous , s’il vous plait? Je m’appelle, répondit-il, le
docteur Pedro Recio de Aguero ; je suis ne dans le village de Tirtea de Fuera, qui est entre Caroquet et Almodovar del Campo , sur la droite; et j’ai pris le bonnet de docteur dans l’université d’Ossone. Eh bien ! s’écria Sancho avec des yeux brûlans de colère , monsieur le docteur Pedro Recio de Aguero , natif de Tirtea Fuera, qui avez pris le bonnet à Ossone , sortez tout à l’heure de ma présence ; sinon , je jure Dieu que je vous fais pendre , vous et tous les médecins de Tirtea Fuera que je trouverai dans mon ile; sortez, dis-je , peste des humains et fléau des gouverneurs, ou je vous étrille si bien, que jamais lapin ou perdrix ne risquera de vous faire du mal. Que l’on me donne à manger, je l’ai bien gagné ce matin.
Le docteur tout tremblant s’enfuit. Sancho , remis à peine de sa fureur , allait commencer a dîner , lorsqu’on entendit le bruit d’un courrier. Le maître-d’hôtel , regardant par la fenêtre, s’écria : Yoici sûrement des nouvelles importantes , car c’est de la part de monseigneur le duc. Le courrier, couvert de poussière , vint présenter un paquet à Sancho , qui le remit à l’intendant , et s’en fit lire l’adresse. Elle portait à don Sancho Pança , gouverneur de l’île de Barataria , pour être remise en ses