‹ Don Quichotte de la Manche (volume 2)Chapitre 94 sur 127 · PARTIE II, CHAP. XL · texte numérisé non relu

PARTIE II, CHAP. XL

mains ou dans celles de son secrétaire. Qui est mon secrétaire? demanda Sancho. C’est moi , seigneur , répondit un jeune homme avec un accent biscayen. — Ah! ah! c’est la première fois qu’on a pris des secrétaires dans votre pays. Lisez cette lettre si vous pouvez , et rendez-m’en compte.

Le Biscayen , après l’avoir lue , demanda de parler seul à monsieur le gouverneur. Tout le monde se retira , excepté l’intendant; et le secrétaire fit lecture de la lettre qui s’exprimait en ces termes :

« Je viens d’être averti , seigneur don San- « cho , que mes ennemis et les vôtres doivent « venir vous attaquer pendant la nuit. Tenez- « vous prêt à les recevoir. Je sais de plus , par « des espions fidèles , que quatre assassins: déu guisés sont entrés dans votre ville ; ils en « veulent à vos jours. Examinez avec soin « tous ceux qui vous approcheront , et suite tout ne mangez de rien de ce qu’on vous te présentera. Je me prépare à vous secourir, « mais j’espère tout de votre valeur et de « votre prudence.

« Votre ami le duc. »

Monsieur l’intendant , s’écria Sancho lorsqu il eut. entendu cette lettre , la première

chose que nous avons à faire , c’est cle mettre clans un cul cle basse-fosse le docteur Pedro Recio ; car si quelqu’un en veut à mes jours , ce ne peut être que lui , qui voulait me faire mourir de faim. Seigneur , répondit l'intendant , l’avis que nous venons de recevoir mérite la plus sérieuse attention. J’ose supplier votre seigneurie de ne toucher à aucun des mets qui sont sur sa table , attendu que je ne puis répondre des personnes qui les ont apprêtés. A la bonne heure ! reprit tristement Sancho ; mais faites-moi donc apporter du pain bis avec quelques livres de raisin : ce serait bien le diable si 011 les avait empoisonnés. De façon ou d’autre, il faut que je mange ; les gouverneurs ne peuvent vivre d’air, surtout quand ils sont à la veille de livrer des batailles. Quant à vous , mon secrétaire, répondez à monsieur le duc que je ferai de point en point tout ce qu’il me recommande; ajoutez des baisemains un peu galans pour madame la duchesse , en la priant de ne pas oublier d’envoyer à ma femme Thérèse ma lettre avec mon paquet. Dites aussi quelque chose pour monseigneur don Quichotte , afin qu’il voie que je 11e suis pas un ingrat ; et arrangez le tout d’un bon style , comme un Biscayen que vous êtes. Allons! continua-t-il en soupirant,

PARTIE II, CHAP. XL. 99 qu’on desserve cette belle table , et qu'on m’apporte mes raisins , puisque les coquins qui m’en veulent me réduisent à ce triste dîner.

Dans ce moment un page vint dire qu’un laboureur demandait à être introduit pour une affaire pressante. Courage , s’écria Sancho , je n’aurai pas le temps de manger même du pain. Est - ce là l’heure de venir me parler d’affaire pressante ? pense-t-on que les gouverneurs soient de fer? Ah ! pour peu que ceci dure, je n’y pourrai résister. Faites entrer ce laboureur, et prenez garde que ce ne soit un espion. Le page assura qu’il avait au contraire la mine du meilleur des hommes , et qu’il pré venait en sa faveur. Sur cette assurance on l’introduisit; et le bon paysan, d’un air niais, demanda d’abord lequel de ces deuxmessieurs était monsieur le gouverneur. L’intendant lui montra Sancho , devant lequel il se mit à genoux , en le priant de lui donner sa main à baiser. Sancho ne le voulut point , lui commanda de se lever et de dire promptement son affaire. J’aurai bientôt fini , reprit le paysan , pour peu que votre seigneurie daigne m’écouter.

Il faut d’abord qu elle sache que je suis laboureur, natif du village de Miguel Turra ,

IOO ' DON QUICHOTTE,1 qui n’est qu a deux lieues de Ciudad-réal. Vous connaissez peut-être ce pays-là? Oui , répondit Sancho, c’est à côté de chez nous. Mais , abrégeons , je vous prie , et ne recommençons pas l’histoire deTirtea Fuera. Deux mots suffiront, continua le paysan. Dans ma jeunesse je me suis marié, par la miséricorde de Dieu, en face de la sainte église catholique et romaine , avec une brave et digne femme; j’en ai eu deux garçons , dont le cadet sera bientôt bachelier, et l’aîné ne tardera pas à recevoir ses licences. Depuis quelques années je suis comme qui dirait veuf par la perte que j’ai faite de ma femme , à qui un mauvais médecin donna mal à propos une médecine dans le temps où elle était grosse : elle en mourut ; ce qui l’empêcha d’accoucher à son terme. Si elle était accouchée , et qu’elle m’eut donné encore un garçon , je l’aurais fait étudier pour être docteur, afin qu’étant docteur il n’eût pu porter envie à ses deux frères le bachelier et le licencié. Mais c’est une affaire finie , à laquelle il ne faut plus penser.

Je vous conseille même de n’en plus parler, interrompit Sancho. Jusqu’à présent de tout ce que vous avez dit jie ne peux conclure autre chose sinon que vous êtes veuf depuis

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