PARTIE I, CHAP, XLYI
cette cage devait être placée sur une longue charrette à bœufs. Quand tout fut prêt, don F ernand et ses amis se couvrirent le visage de masques , se déguisèrent en lutins , allèrent saisir don Quichotte au milieu de son sommeil , lui attachèrent les pieds et les mains, et Renfermèrent dans la cage. Notre héros éveillé, voyant ces figures étranges, sentant qu’il ne pouvait se mouvoir, ne douta point que ce ne fussent des fantômes , et se crut pour cette fois véritablement enchante. Les lutins, après avoir fermé la porte de la cage avec des clous , enlevèrent le captif, et marchèrent vers la charrette. Gomme ils passaient dans la cour, maître Nicolas, déguisant et renforçant de son mieux sa voix , se mit à crier : O vaillant chevalier de la Triste Figure, que ton grand cœur se console de te voir ainsi prisonnier : tu ne pouvais autrement finir la terrible aventure dans laquelle tu t es engagé. Cette aventure ne s’achèvera que lorsque le furieux lion de la Manche et la blanche tourterelle du Toboso courberont leurs têtes superbes sous le joug du doux hyménée , et donneront à l’univers une race de lionceaux aussi redoutés que leur père : ces grands événemens arriveront avant que l’amant immortel de la fugitive Daphné parcoure deux fois douze fois les brillans
DO N QUICHOTTE, signes du zodiaque. Et toi , ô le plus fidèle, le plus noble des écuyers , console-toi de voir enlever la fleur de la chevalerie ; tu ne tarderas pas , selon les promesses de ton maître , à monter au faîte de la grandeur. Crois-en la parole de Mentiriane : suis ce héros enchanté ; marche en paix. Je retourne au ciel.
A ces dernières paroles la voix s’affaiblit par degrés et cessa de se faire entendre. Don Quichotte , consolé par ces agréables promesses , répondit avec un soupir : Qui que tu sois , savant enchanteur, qui daignes t’intéresser à mon sort , ne me laisse pas trop longtemps languir dans cette prison ; je souffrirai tout sans me plaindre , pourvu que tant de douleurs soient le chemin de la gloire. Quant à mon bon écuyer, qui , j ’en suis sûr, ne m’abandonnera point, si le destin m’ôte le pouvoir de le récompenser selon ses mérites , ma reconnaissance et mon testament tâcheront de 1 en dédommager.
Sancho , qui écoutait et voyait tout , en se méfiant cependant que ce ne fût un tour qu’on jouait à son maître, le remercia tendrement. Aussitôt les fantômes emportent la cage , et vont la placer sur la charrette.