‹ Don Quichotte de la Manche (volume 3)Chapitre 106 sur 114 · CHAPITRE XLVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLVII

Suite de T enchantement de notre héros.

Tandis qu’on se préparait à partir, don Quichotte appela son triste écuyer, et lui dit d’une voix basse : Mon fils , je crois avoir lu tout ce qui existe d’histoires de chevalerie ; mais je ne me rappelle point que jamais aucun chevalier ait été enchanté comme je le suis. Ordinairement , quand on les enlève , c’est par le milieu des airs , enveloppés dans un nuage , ou bien sur un char de feu, sur un hippogriffe, ou quelque autre monstre. Mais il me semble que je suis dans une simple charrette , et que ces animaux attelés ne sont tout au plus que des bœufs. Vive Dieu! mon fils, j’en ai honte. Peut-être aussi que dans ce siècle les enchantemens ne sont plus comme ils étaient autrefois : les modernes magiciens veulent sans doute changer les coutumes. Que t’en semble, ami Sancho ? Monsieur, répondit l'écuyer, je ne saurais trop que vous dire sur les magiciens modernes , parce que je n’ai pas tant lu que vous; mais j ai dans la tête que les fantômes que nous voyons là ne sont pas trop catholiques. — Catholiques , mon enfant! comment voudrais-tu

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qu ils le fussent, puisque ce sont des démons ? Ils ont revêtu la forme que tu leur vois pour pouvoir m’enfermer ici ; mais cette forme n’existe point ; ce n’est qu’une vaine figure , une apparence , une vapeur. Avise-toi de les toucher, ta main ne prendra que de l’air. — Oh! que nenni ! je les ai touchés par derrière , et c’est de la bonne chair. Il y a plus , monsieur ; vous savez bien que les démons sentent le soufre ; eh bien , celui qui est là sent l’ambre et la fleur d’orange. (Sancho montrait don Fernand.) Prends-y garde , répondit don Quichotte ; ton nez te trompe , mon ami , ou ce malin diable veut t’attraper.

Don Fernand et Cardenio , qui entendaient cette conversation , craignirent d’être découverts , et hâtèrent leur départ. Dès que Rossinante et l’âne de Sancho furent prêts , Cardenio suspendit à l’arçon, d’un côté le bouclier du héros, de l’autre le bassin à barbe. Sancho, monté sur son âne , mena le coursier par la bride. Les archers , moyennant une récompense, convinrent avec le curé d’accompagner la charrette. L’hôtesse , sa fille et Maritorne , vinrent , à travers les barreaux, prendre congé du chevalier, en feignant de verser des larmes. Don Quichotte les consola, les assura que jamais il n’oublierait leur bonne réception, leur

PARTIE I, CHÀP. XLVII 2t>5 demanda de prier Dieu que sa captivité ne fût pas longue. Pendant ce temps , maître Nicolas et le curé disaient adieu à don Fernand, à Cardenio, à l’auditeur, au capitaine, qui les embrassèrent avec tendresse. Toutes les dames , surtout Dorothée, les virent partir avec des regrets , et leur firent promettre d’instruire Fernand de ce que deviendrait don Quichotte. On s’engagea de même à leur faire part des mariages de Lucinde , de Dorothée , de Zoraïde , et des suites qu’aurait l’aventure de l'aimable don Louis. On s’embrassa de nouveau; et le bon maître Nicolas , l’obligeant curé , se mettant des masques pour n être pas connus de don Quichotte , montèrent enfin sur leurs mules.

L’ordre de la marche fut ainsi réglé ; le conducteur des bœufs allait en avant ; ensuite venait la charrette, aux deux côtés de laquelle étaient les archers , l’escopette à la main. Derrière elle , Sancho Pança , monté sur son âne , tirait après lui Rossinante , et , derrière Sancho , maître Nicolas et le curé masqués réglaient doucement le pas de leurs mules sur les pas tardifs des bœufs. Don Quichotte , assis dans la cage , les mains attachées sur son estomac , les pieds étendus en avant , gardait un profond silence, se tenait roide , grave.

droit , immobile comme une statue. On fit deux lieues sans s’arrêter , dans le dessein de gagner un petit vallon, où le barbier assurait que l’on trouverait du frais et de l’herbe. On était près d’y arriver , lorsqu’il vint à passer un chanoine sur sa mule , accompagné de six ou sept domestiques bien montés. Le chanoine , après avoir salué nos voyageurs , s’arrêta pour considérer cette charrette , cette cage , cet homme enfermé dedans ; et , ne pouvant comprendre ce que c’était, il pria un des archers de le lui dire. Don Quichotte , qui l’avait entendu , avance aussitôt son visage contre les barreaux , et se presse de lui répondre : Seigneur chevalier, je suis enchanté. Vous savez comme moi que l’envie attaque souvent les héros , surtout ceux qui , en dépit des magiciens de la Perse, des brames de l’Inde, des gymnosophistes d’Éthiopie, marchent dans le sentier étroit de la gloire, et vont écrire leur nom au temple de l’immortalité. Voilà précisément mon histoire, et ce qui fait que je suis enchanté. Vous êtes instruit à présent.

Le chanoine écoutait sans répondre , lorsque le curé, s’approchant, lui dit : Oui , monsieur, l’illustre guerrier que vous voyez dans cette cage est le fameux don Quichotte, si connu dans l’univers sous le nom de chevalier

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