MICHEL DE CERVANTES
Lecteur oisif, ai-je besoin de te jurer que je voudrais que cet ouvrage fût le plus beau , le plus parfait , le plus agréable des livres ? Malheureusement tu sais bien qu’à l’œuvre on reconnaît l’ouvrier. Que pourrait produire un esprit aussi peu cultivé que le mien , sinon un sujet bizarre , extravagant , sans suite , sans ordre, rempli d’imaginations qui ne sont jamais venues à personne? D’ailleurs je travaille en prison (i) , et le lieu n’inspire pas. Le spectacle des beautés champêtres , la sérénité des cieux, le murmure des ruisseaux, la tranquillité de l’âme , suffisent pour rendre fécondes les muses les plus stériles. Heureux ceux qui en jouissent !
(i) Cervantes commença don Quichotte en prison. Voyez sa vie.
î0 prologue
Trop souvent l’amour paternel fascine tellement les yeux d’un père , qu’il regarde comme des grâces les défauts de son enfant. Don Quichotte n’est pas le mien , il n'est que mon fils adoptif : ainsi , mon cher lecteur, je ne viens point, selon l’usage , solliciter à genoux ton indulgence. Libre de ton opinion , souverain maître de ton avis , tu peux me juger à ton gré. Le bien ou le mal que tu diras de moi ne te vaudra ni châtiment ni récompense.
J’aurais seulement désiré pouvoir t épargnerle prologue , l’avant-propos , l’introduction , tout ce bavardage inutile dont aucun auteur ne fait grâce. Ma paresse y trouvait son compte ; car je t’avoue que cette préfacé me coûte plus que l’ouvrage. Je ne savais par où commencer; je ne trouvais rien à dire; mon papier restait devant moi ; j’étais appuyé sur mon coude , ma joue dans une main , ma plume derrière mon oreille , quand je fus surpris , ainsi méditant , par un de mes amis , homme d’esprit , qui me demanda ce qui m occupait. Ma préface , lui répondis -je ; comment voudriez-vous que don Quichotte osât paraître sans préface? Que dirait de moi ce vieux cen-