‹ Don Quichotte de la Manche (volume 3)Chapitre 3 sur 114 · DE CERVANTES. M · texte numérisé non relu

DE CERVANTES. M

seur nommé le public , si , après tant d’années de silence, déjà sur le retour de l’age, je lui présentais un misérable livre sans discours préliminaire, sans érudition, sans remarques , ou sans notes marginales? Vojez tous les ouvrages nouveaux; ils sont pleins de citations savantes. Leurs auteurs ont consulté tant de philosophes anciens , qu’ils sont obligés d’en donner une liste alphabétique qui va depuis Aristote jusqu’à Xénophon et Zenon. Voilà ce qu’un lecteur admire , et tout ce qui fait passer un écrivain pour un homme instruit et disert. A leur exemple , il me faudrait encore , après mon titre, quelques sonnets à ma louange, dont les auteurs fussent des marquis , des ducs , des évêques , des dames , ou des poètes un peu célèbres. Je n’en ai point : aussi , mon ami , suisje presque décidé à laisser le seigneur don Quichotte enseveli dans les archives de la ^Manche plutôt que de le produire au grand jour dépourvu d’ornemens si nécessaires , et qu’un ignorant comme moi désespère de lui fournir. C’est à cela que je réfléchissais.

A ce discours , mon ami fit un grand éclat de rire : Pardieu, frère, me répondit-il, je v'ous

Ta prologue

croyais du bon sens. Comment se peut-il qu ayec l'esprit que je vous connais vous soyez arrêté par une bagatellq? Ecoutez, je vais aplanir toutes vos difficultés.

Vous désirez d'avoir comme les autres , au frontispice de votre ouvrage , des sonnets à votre louange , dont les auteurs soient des personnes titrées : qui vous empêche de les faire vous-même , et de mettre au bas les noms que vous voudrez; par exemple, celui du Prêtre- Jean des Indes , ou de l’empereur de Trébisonde ? Ce sont de très grands seigneurs ; et j'attesterai qu’ils sont de grands poetes. Si quelque pédant s'avise de nous démentir, que risquons-nous? la justice ne punit point ces espèces de faux. Quant aux citations , aux remarques que vous seriez bien aise de mettre en marge , apprenez par cœur quelques vers latins, quelques sentences un peu générales, que vous jetterez , à propos de rien , au milieu

de votre discours. Vous aurez ainsi un prétexte

de citer Homère , Horace , Virgile , les Peres de l’Église même , et nos modernes les plus connus. Ensuite, pour les écrivains que vous êtes censé avoir consultés , copiez bien exacte-

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ment les noms de tous les anciens, faites-Ies imprimer en gros caractères à la lin de votre livre : vous trouverez beaucoup de gens qui croiront que vous les avez lus , et vous aurez à bon marché la réfutation d’érudit.

Ce n’est pourtant. pas qu’à la rigueur vous ne puissiez vous passer de toutes ces belles choses ; car votre intention est d’écrire une satire plaisante des livres de chevalerie. Or je ne me rappelle point qu’Aristote en ait fait mention , que saint Basile en ait parlé. Les philosophes , les rhéteurs , les géomètres , les conciles , sont assez étrangers à vos extravagances. Peut-être vous suffirait- il d’imiter parfaitement ce que vous voulez ridiculiser ; d’écrire avec un style pur , harmonieux , naturel , précis , des avantures neuves et gaies ; ci e peindre aux yeux ce que vous dites , et d’exprimer clairement ce que vous pensez. Ce mérite est bien peu de chose , j’en conviens. Cependant tâchez que vos récits intéressent , qu’ils divertissent l’homme mélancolique , qu’ils plaisent au lecteur enjoué , qu’ils n’ennuient point l’ignorant, qu’ils se fassent estii. 2

*4 PROLOGUE DE CERVANTES, mer du sage. Surtout , ne perdez point de vue le but que vous vous proposez , qui est de détruire l’estime qu’ont usurpée auprès de tant de gens les romans de chevalerie : et , si vous en venez about, vous n’aurez point perdu votre temps.

.T'écoutais en grand silence ce que me disait mon ami. Ses raisons me parurent si bonnes , que je résolus de les transcrire pour en faire cette préface. Tu n’y perds pas , mon cher lecteur, puisque , sans autre préliminaire , tu vas passer à l’histoire de ce fameux don Quichotte de la Manche , regardé chez les habitans de la plaine de Montiel comme le plus chaste des amans, le plus vaillant des chevaliers qui jamais illustrèrent cette contrée. Je ne veux point trop faire valoir le service que je te rends en te faisant connaître un héros de tous points si recommandable ; mais je demande que tu me saches quelque gré de te présenter son illustre écuyer Sancho Pança, le plus aimable sans doute , le plus fidèle , le plus ingénu de tous les écuyers qu’on a vus dans cet immense fatras de livres de chevalerie. Dieu te conserve , lecteur, sans m’oublier cependant.

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