‹ Don Quichotte de la Manche (volume 3)Chapitre 21 sur 114 · PARTIE I, CHAP. iy · texte numérisé non relu

PARTIE I, CHAP. iy

mains d’un barbare un jeune et timide enfant. II aurait poursuivi ce discours, s’il ne s’était aperçu que le chemin se partageait en quatre ; et se rappelant aussitôt que les chevaliers errans s’arrêtaient toujours dans les carrefours, incertains de la route qu’ils devaient suivre, il voulut s’arrêter aussi pour laisser le choix à son coursier. Rossinante n ’hésita point , et prit le chemin de son écurie. Mais il n’avait pas fait deux milles , que don Quichotte vit venir une troupe de gens à cheval. C’étaient , comme on l’a su depuis, des négocians de Tolède , allant acheter de la soie a Murcie. Ils étaient six avec des parasols , suivis de quatre valets montés , et de trois garçons de mule à pied. Don Quichotte ne douta point que ce ne fût une grande aventure; et sa mémoire lui fournit sur-le-champ le parti qu’il en pouvait tirer.

Il va se placer au milieu du chemin , prend une contenance hère, s’affermit sur ses étriers , prépare sa lance , et serre écu ; et quand il voit approcher cette troupe de chevaliers errans , car ces voyageurs ne pouvaient pas etie autre chose, il leur crie d’une voix tonnante : Arrêtez tous , et confessez qu’aucune beauté de la terre n’égale l’impératrice de la Manche , la sans pareille Dulcinée du Toboso.

A ces paroles , à cette étrange figure , les mai-

chands surpris s’arrêtèrent ; mais , jugeant bientôt que c’était un fou, l’un d’eux plaisant et spirituel , voulut s’amuser de cette rencontre. Seigneur chevalier , dit-il , aucun de nous ne connaît la dame dont vous nous parlez. Ayez la bonté de nous la faire voir ; si elle est aussi belle que vous le dites., nous en conviendrons de tout notre cœur. Vraiment , reprit don Quichotte , si vous la voyiez , où serait le mérite de la trouver belle ? L’important , c est que , sans l’avoir vue , vous en soyez surs , le disiez, l’affirmiez, le juriez, et le souteniez; sinon préparez-\ous au combat, race orgueilleuse et superbe , soit un à un , selon les lois de la noble chevalerie , soit tous ensemble , suivant l’usage des hommes de votre espèce : mon bras seul suffit à ma cause. Daignez m’écouter, reprit le marchand : au nom de tout ce que nous sommes ici de princes , j ose vous prier de mettre en repos notre conscience , en ne nous forçant d’assurer une chose dont nous ne sommes rien moins que certains , qui d’ailleurs compromettrait les autres reines ou impératrices de l’Alcarrie et de l’Estramadure. Que votre seigneurie ait la complaisance de nous montrer seulement un portrait de cette dame ; si petit qu’il soit , il nous suffira pour la juger. Nous sommes même déjà tellement

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