PARTIE I, CHAP. iy
mains d’un barbare un jeune et timide enfant. II aurait poursuivi ce discours, s’il ne s’était aperçu que le chemin se partageait en quatre ; et se rappelant aussitôt que les chevaliers errans s’arrêtaient toujours dans les carrefours, incertains de la route qu’ils devaient suivre, il voulut s’arrêter aussi pour laisser le choix à son coursier. Rossinante n ’hésita point , et prit le chemin de son écurie. Mais il n’avait pas fait deux milles , que don Quichotte vit venir une troupe de gens à cheval. C’étaient , comme on l’a su depuis, des négocians de Tolède , allant acheter de la soie a Murcie. Ils étaient six avec des parasols , suivis de quatre valets montés , et de trois garçons de mule à pied. Don Quichotte ne douta point que ce ne fût une grande aventure; et sa mémoire lui fournit sur-le-champ le parti qu’il en pouvait tirer.
Il va se placer au milieu du chemin , prend une contenance hère, s’affermit sur ses étriers , prépare sa lance , et serre écu ; et quand il voit approcher cette troupe de chevaliers errans , car ces voyageurs ne pouvaient pas etie autre chose, il leur crie d’une voix tonnante : Arrêtez tous , et confessez qu’aucune beauté de la terre n’égale l’impératrice de la Manche , la sans pareille Dulcinée du Toboso.
A ces paroles , à cette étrange figure , les mai-
chands surpris s’arrêtèrent ; mais , jugeant bientôt que c’était un fou, l’un d’eux plaisant et spirituel , voulut s’amuser de cette rencontre. Seigneur chevalier , dit-il , aucun de nous ne connaît la dame dont vous nous parlez. Ayez la bonté de nous la faire voir ; si elle est aussi belle que vous le dites., nous en conviendrons de tout notre cœur. Vraiment , reprit don Quichotte , si vous la voyiez , où serait le mérite de la trouver belle ? L’important , c est que , sans l’avoir vue , vous en soyez surs , le disiez, l’affirmiez, le juriez, et le souteniez; sinon préparez-\ous au combat, race orgueilleuse et superbe , soit un à un , selon les lois de la noble chevalerie , soit tous ensemble , suivant l’usage des hommes de votre espèce : mon bras seul suffit à ma cause. Daignez m’écouter, reprit le marchand : au nom de tout ce que nous sommes ici de princes , j ose vous prier de mettre en repos notre conscience , en ne nous forçant d’assurer une chose dont nous ne sommes rien moins que certains , qui d’ailleurs compromettrait les autres reines ou impératrices de l’Alcarrie et de l’Estramadure. Que votre seigneurie ait la complaisance de nous montrer seulement un portrait de cette dame ; si petit qu’il soit , il nous suffira pour la juger. Nous sommes même déjà tellement