PARTIE I, CHAP. IV
prévenus pour elle , que , quand elle serait louche, borgne , boiteuse , bossue, nous n’en dirons pas moins ce qu’il vous plaira. Elle n’est ni louche , ni borgne , canaille infâme ! s’écrie don Quichotte enflammé de colère ; ses veux sont plus beaux , plus brillans que le flambeau de l’univers; sa taille est plus fine, plus droite qu’un fuseau de Guadarrama. Vous allez payer tout à l’heure votre insolence et vos blasphèmes.
A ces mots , il court , la l^nce baissée , contre le blasphémateur; et, si son cheval n’eût fait un faux pas , le railleur s’en fût mal trouvé. Rossinante à bas , son maître par terre , embarrassé de son écu , de sa lance , de ses éperons , ne put jamais se relever. Au milieu de ses vains efforts, il criait toujours : Ne fuyez pas , lâches : c’est la faute de mon cheval ; sans lui vous seriez châtiés. Un valet de mule qui n était point plaisant s’ennuya de ses injures. Il s’approcha du chevalier démonté , prit sa lance, qu il rompit en pièces, et, s’armant d’un des morceaux , répondit à coups de bâton aux menaces furieuses de don Quichotte. Ses maîtres lui criaient en vain de 11e pas frapper si fort, le jeune homme y prenait goût, et 11e voulut cesser le jeu qu’après avoir usé l’un après l’autre tous les débris de la lance. Enfin il
rejoignit la troupe , qui continua son chemin. Notre héros , demeuré seul , voulut encore essayer de se remettre sur ses pieds ; mais la chose n 'était pas devenue plus facile depuis cette grêle de coups ; il resta dans la meme place , s’estimant pourtant fort heureux de ce qu’une disgrâce commune à tant de chevaliers errans ne lui était arrivée que par la faute de son coursier.