‹ Don Quichotte de la Manche (volume 3)Chapitre 36 sur 114 · PARTIE I, CHAP. VIII · texte numérisé non relu

PARTIE I, CHAP. VIII

l’esclave de la belle Dulcinée du Toboso. Je ne vous demande , pour prix de ce que je viens de faire , que de vous donner la peine d’aller jusqu’au Toboso, de vous présenter devant cette illustre dame, et de lui dire comment je vous ai rendu la liberté.

Ce beau discours était écouté par un cavalier biscayen qui accompagnait le carrosse. Il n’y comprenait pas grand’chose ; mais , voyant que notre héros s’opposait à ce que la voiture continuât sa route , et voulait absolument la faire retourner du côté du Toboso , il s approcha de don Quichotte , qu’il tira rudement par sa lance , et lui dit en mauvais espagnol de son pays : Va-t’en , cavélier que mal vas ; par le Dieu qui me créé , si toi ne pas laisser le carrosse , moi te tuer comme suis Eiscayen. Malheureux! répond Je héros , si tu étais chevalier, j’aurais déjà châtié ton audace. Moi, non cavélier! reprit l’autre • moi Biscayen , gentilhomme per terre, per mer, per le diable : toi mentir; tire ton l’épée.

A ces paroles , don Quichotte jette sa lance , prend son glaive, et, couvert de son écu , se précipite sur son ennemi. Le Biscayen qui le vit venir aurait voulu mettre pied à terre, ne se fiant pas beaucoup a sa mule de louage . mais il n’en eut pas le temps. Tout ce qu’il

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put faire fut de mettre lepée à la main , et de saisir promptement un coussin de la voiture pour lui servir de bouclier. Toutes les personnes qui les entouraient voulurent en vain s’opposer au combat. Le Biscayen, dans son jargon , jurait de tuer quiconque ne le laisserait pas faire ; et la dame du carrosse , qui , dans sa frayeur avait fait signe au cocher de s’éloigner, regardait de loin en tremblant les deux terribles adversaires.

Le Biscayen le premier porte un si fuiieux revers à l’épaule de son ennemi , que , si 1 écu ne l’eût paré , notre héros était fendu jusqu’à la ceinture. Don Quichotte jette un cri terrible : Fleur de beauté , dit-il , Dulcinée , souveraine de mon cœur, secourez votre chevalier dans cet imminent péril. Prononcer ces mots , lever son épée et fondre sur le Biscayen , fut aussi prompt que l’éclair. Celui-ci se couvrit du coussin; et, ne pouvantfaire remuer sa maudite mule , qui n’était pas dressée à ces gentillesses , il attendit de pied ferme l’épouvantable coup qui le menaçait. Tous les spectateurs , immobiles , les yeux attachés sur les glaives , demeurèrent glacés d’effroi ; et la dame , au milieu de ses femmes , faisait des vœux à tous les saints d’Espagne pour le salut de son écuyer.

Ce qu’il y a de triste , c’est que l’auteur de

PARTIE I, G H A P. VIÏÎ. ?5 cette histoire interrompt la suite de ce terrible combat pour nous dire qu’ici finissent tous les manuscrits qu’il a pu rassembler sur don Quichotte. Il est vrai que le second auteur, regardant comme impossible que parmi les beaux esprits de la Manche il ne s’en fût point trouvé qui eut recueilli les autres actions de notre héros , fit de nouvelles recherches , qui heureusement réussirent , comme on le verra ci-après.

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