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ainsi que les dialogues de nos petits garçons à la fête -dieu; tout le monde les admirait. Or il arriva que , peu de temps après son retour de Salamanque , nous le vîmes tout d’un coup paraître habillé en berger, avec la pelisse de peau de chèvre, conduisant un beau troupeau. Un de ses compagnons d’études, son grand ami , nommé Ambroise , avait de même quitté la robe d’écolier pour l’habit de berger, et suivait Chrysostôme dans la campagne. D’abord cela nous étonna d’autant plus , que son père venait de mourir, et lui avait laissé beaucoup de bien : et Chrysostôme le méritait, car il était charitable , doux , libéral , compatissant ; tout cela se voyait sur son bon visage. On sut bien qu’il ne s’était fait berger que parce qu’il était amoureux de la belle Marcelle, qu’il voulait suivre dans ces montagnes. Cette Marcelle , dont peut-être vous 11e trouveriez pas la pareille en cent ans , mérite que je vous parle d’elle plus au long.
V ous saurez donc , mon cher monsieur , qu’il y avait chez nous un laboureur appelé Guillaume , encore plus riche que le père de Chrysostôme. Ce laboureur eut une fille dont la mere mourut en couches. Cette pauvre mère était bien la plus brave femme du pays. II me semble que je la vois encore avec son visage
9<x DON QUICHOTTE,
rond , qui ressemblait à la lune , et des jeux brillans comme deux soleils : avec cela , bonne pour les pauvres , allant les chercher quand ils ne venaient pas , et leur donnant tout ce qu elle avait. Si celle-là n’est pas en paradis , je ne sais pas où nous irons. Son mari , Guillaume , eut tant de chagrin d’avoir perdu cette excellente femme , qu’il en mourut bientôt après , laissant sa fille Marcelle héritière de oes gros biens, sous la tutelle d’un oncle ecclésiastique et bénéficier dans notre endroit. La petite Marcelle grandit , et devint si belle , si belle , que l’on jugea dès-lors quelle surpasserait la beauté de sa mère. C’est ce qui arriva quand elle eut quinze ans. Personne ne pouvait la voir sans l’admirer ; et presque tous, les jeunes garçons devenaient fous d amour pour elle. Son oncle l’élevait avec beaucoup de soin , et la tenait renfermée ; mais sa beauté fit tant de bruit , que les meilleurs partis de nos environs , attirés par cette beauté aussi-bien que par la dot, vinrent tous en foule prier , solliciter , presser le vieux oncle. Celui-ci ne demandait pas mieux que de marier sa nièce ; mais il voulait que ce ne fut que de son consentement. C’était un saint homme que cet ecclésiastique , qui ne cherchait point a profiter de la fortune de Marcelle. Tout le village
PARTIE I, CH AP XÏI. 97 lui rendait cette justice; et soyez sûr que chez nous , quand un prêtre fait dire du bien de lui à ses paroissiens, c’est qu’il mérite qu’on en dise.
Vous ayez raison, interrompit don Quichotte. Continuez votre histoire, que vous contez à merveille , et qui me parait excellente. — Monsieur, c’est vous qui êtes bon.
L’oncle proposait à sa nièce tous les marieurs qui se présentaient, en la priant de choisir; mais elle répondait toujours que le mariage ne la tentait pas, quelle était encore bien jeune, et d’autres raisons assez raisonnables. Le bon prêtre, sans la tourmenter, attendait que le goût lui vînt de prendre un mari à sa fantaisie; parce qu’il disait souvent, et c était bien dit, que les pères ne doivent jamais forcer les enfans , que cela cause ensuite tout plein de malheurs. Le temps se passait dans ces pourparlers , quand voilà que tout d un coup , au moment que nous nous y attendions le moins , cette mignarde Marcelle se fait bergère ; et , sans écouter son oncle qui la détournait de sa résolution , elle se met à garder son propre troupeau avec les filles du village. Vous vous imaginez bien qu’aussitot que cette beauté-là fut au grand air, toute la bande des amoureux , riches , pauvres , fer- *• 9
roiers , gentilshommes , se mit à courir après. Nous eûmes ici une armée de nouveaux bergers. Le pauvre Chrysostôme fut du nombre , car il adorait Marcelle ; il en perdait le boire et le manger. Il ne faut pas croire au moins que Marcelle , pour avoir choisi cette manière de vivre si libre , ait jamais donné la moindre prise aux mauvaises langues. Au contraire, de tous ces amoureux qui la suivent avec des intentions bien honnêtes , puisqu’ils n’ont en vue que le mariage, il n’y en a pas un qui puisse se vanter qu elle lui ait seulement donné la plus petite espérance. Elle ne les fuit point du tout , elle cause fort bien avec eux , leur fait même politesse quand l’occasion s’en présente ; mais si l’on s’avise de lui dire un petit mot qui ait rapport à cela , oh! bon soir! je vous réponds qu’on n’y revient pas deux fois.
De cette manière , monsieur le chevalier , je vous dirai que cette fille , chez nous , est comme une espèce de peste , parce que sa beauté tourne la tête à tous ceux qui la regardent; ensuite sa sévérité les réduit au désespoir , et les rend encore plus fous. Si vous demeuriez quelque temps ici , vous n’entendriez dans ces montagnes que des plaintes , que des reproches de ces pauvres amoureux. Il n’y a pas un de nos arbres où Ton ne voie écrit le nom de
PARTIE I, CHAP. XII. 99 Marcelle. On ne peut faire quatre pas sans trouver ici un berger qui pleure ; là , un autre qui chante 5 plus loin, celui-ci passe la nuit sur un rocher, pour dire aux étoiles que Marcelle ne l’aime point ; celui-là reste à l’ardeur du soleil , pour se plaindre d’elle tant que la journée dure; et Marcelle, pendant ce temps, rit et se moque de tous. Nous attendons avec impatience de voir par où finira cette fierté , et quel sera l’heureux mari qui doit mettre à la raison cette beauté si terrible. En attendant , elle a fait mourir ce malheureux Chrysostôme. Je vous exhorte, monsieur le chevalier, à vous trouver demain à son enterrement , où sûrement il y aura foule , car le défunt avait beaucoup d’amis.
Don Quichotte assura le pâtre qu’il n’aurait garde d’y manquer , et le remercia du plaisir que lui avait fait son histoire. Sancho , qui depuis long-temps donnait au diable le chevrier , et Marcelle , et Chrysostôme , engagea son maître à s’aller coucher. Notre héros se retira dans la cabane de Pierre , où il passa la nuit à soupirer pour Dulcinée, afin d’imiter les amans de Marcelle. L’écuyer s’arrangea sur de la paille entre son âne et Rossinante , et dormit, non comme un amoureux, mais comme un homme très fatigué.