‹ Don Quichotte de la Manche (volume 3)Chapitre 50 sur 114 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Fin de l’histoire de Marcelle.

Les deux troupes s’étant saluées, don Qufchotte et ceux qui venaient avec lui considérèrent le cercueil, où l’on voyait un jeune homme d’environ trente ans, en habit de berger, et presque couvert de fleurs. La mort ne 1 avait point défiguré; son visage était encore beau. Autour de lui, dans sa bière, étaient des livres et des manuscrits. Ceux qui creusaient la fosse , comme ceux qui le contemplaient , observaient un profond silence , qui fut enfin rompu par un des pasteurs : Ambroise , dit-il , vous qui désirez qu’on exécute ponctuellement les dernières volontés de Chrysostôme, regardez bien si c est là le lieu qu’il indique dans

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son testament. Oui , répondit tristement Ambroise , c’est ici que mon malheureux ami m’a raconté souvent son funeste amour ; c’est ici que , pour la première fois , il aperçut cette barbare Marcelle, qu’il osa lui faire l’aveu d’un sentiment aussi pur que tendre ; et c’est ici que la cruelle , par ses dédains , par ses mépris , le réduisit à un désespoir qui bientôt lui ôta la vie. L’infortuné Chrysostôme a désiré que sa tombe fût là. Messieurs, ajouta-t-il en se retournant vers don Quichotte et les autres , ce corps , que vous ne pouvez regarder sans être émus de compassion , renfermait une des plus belles âmes que le ciel ait jamais formées. C’est tout ce qui reste de ce Chrysostôme si vanté pour son esprit , si aimé pour sa douceur, le modèle des vrais amis , l’exemple des cœurs bienfaisans , magnifique sans vanité , sage sans affectation , possédant toutes les vertus , qu il rendait plus aimables par sa gaieté. Il aima , il fut haï; l’infortuné soupira pour une insensible ; il ne put attendrir un cœur de pierre dont il avait fait dépendre toute sa félicité. La mort , la douloureuse mort , au milieu de ses plus beaux jours , fut sa seule récompense ; et cette mort fut l’ouvrage de la bergère qu’il avait tant célébrée , de celle qui , dans les vers de mon ami , serait sûre de vivre a jamais , si je

PARTIE I, CHAP. Xïv. 109 n a^ais reçu 1 ordre exprès d’ensevelir dans sa tombe ces monuments de son amour.

Vous ne serez pas assez cruel , dit Vivalde,, pour obéir à cet ordre. Par piété pour votre ami , vous deyez conserver ses ouvrages ; ils ajouteront à sa gloire. Nous savons l’histoire de ses amours ; elle nous a vivement touchés ; et nous nous sommes détournés de notrfe route pour assister aux funérailles de celui que nous plaignons. Nos regrets- nous rendent dignes de connaître les vers que faisait Chrjsostôme ; et je vous demande la permission d’en sauver au moins quelques-uns.

Alors , sans attendre de réponse , Vivalde etendit la main , et saisit le premier papier., Gardez celui-là , dit Ambroise ; mais laissezmoi , pour les autres , accomplir la volonté de Chrjsostome. Tout le monde fut impatient de connaître le papier que tenait Yivalde ; il ne se fit pas presser , et lut à haute voix ces stances :

Heureux qui voit chaque matin ,

Dans son humble et champêtre asile Briller un jour pur et serein Que doit suivre une nuit tranquille î

Sans regret comme sans désir,

Il cultive en paix la sagesse ;

Le travail , père du plaisir,

L’occupe et le distrait sans cesse.

Pour lui les ois aux chantent mieux ;

Les forêts ont plus de verdure ;

Son esprit , son cœur et ses yeux Ne perdent rien de la nature.

De ce destin j’aurais joui :

La fortune pour mon partage Me donna tous les biens du sage ;

J’avais plus, j’avais un ami.

De l’amour j’ai senti la flamme ;

Et les tourmens et les douleurs Ont aussitôt rempli mon âme :

J’étais heureux; j’aimai; je meurs.

Yiyalde pleurait en finissant ces vers, et n était pas le seul ému. Mais tous les yeux se tournèrent vers le sommet de la roche. Une bergère y parut ; c était Marcelle. Ceux qui ne l’avaient jamais vue restèrent dans l’admiration de sa beauté; ceux qui la connaissaient déjà ne l’admiraient pas moins. Ambroise surpris , n’écputant que la voix de l’amitié , fixa sur elle des regards de colère : Barbare, lui cria-t-il , viens-tu repaître tes yeux d’un spectacle qui doit leur plaire? Viens-tu jouir du mal que tu fis , ou éprouver si en ta présence le sang de mon ami ne va pas jaillir? Que de-

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