PARTIE I, CHAP. XIY
mandes-tu ? réponds-moi ; quels que soient tes cruels désirs, j’ai trop bien connu, j’ai trop bien chéri l’infortuné dont tu causas la mort , pour ne pas t’obéir comme il t’obéirait.
Ambroise , lui dit la bergère , j’excuse ta juste douleur. Je ne viens point insulter à tes maux , je les plains du fond de mon âme ; mais je dois me justifier des malheurs que l’on m’attribue. Je ne veux pour juge que votre équité.
Vous prétendez que je suis belle , qu’on ne peut me voir sans m’aimer , et vous me regardez comme obligée de répondre à ce sentiment., Mais l’amour dépend-il de nous? Ah! si l’on peut excuser cette passion dangereuse , c’est parce qu elle n’est pas volontaire , parce qu’elle est l’élan rapide d’un cœur qui s’échappe malgré lui -même. L’amour s’attire alors de nos âmes cette compassion pénible que nous inspirent les insensés : et, je te le demande, Ambroise , qui pourrait jamais exiger que l’on choisît pour ses modules les objets de notre pitié !
Vous vous plaignez tous Cependant de ce qu’étant belle je n’aime point* J’aurais le même droit de me plaindre , si , n’étant point belle , vous ne m’aimiez pas. Pourquoi voulez-vous me punir de cette prétendue beauté que je ne me suis point donnée ? Elle flatte peu mon or-
lia
DON QUICHOTTE, gueil ; et je l’aurais bientôt oubliée , si j’étais assez heureuse pour qu’on daignât l’oublier. Je n’estime , je ne chéris , je ne connais de biens sur la terre que l’innocence et la paix. C’est pour trouver l’une et conserver l’autre que j ’ai choisi l’état de bergère ; que , loin d’un monde que je méprise , je veux passer ma vie au milieu des forêts ? dans les prés , au bord des fontaines, avec les compagnes de mon enfance et de mes plaisirs aussi purs que doux. Les soins de mon troupeau m’occupent , l’oiseau dans les airs me distrait; le spectacle de la nature suffit à mes jeux , à mon coeur. Une félicité qui ne nuit à personne ne peut-elle être tolérée ? Quelqu’un a-t-il à me reprocher de l’avoir un moment déçu par une fausse espérance ? N’ai-je pas dit à Chrjsostôme luimême, lorsqu’il me déclara ses feux dans cette place où je vois son corps , ne l’ai-je pas averti que ses peines seraient perdues , que je ne voulais , que je ne pouvais point aimer ? Je n’en rendais pas moins justice à ses qualités estimables ; je lui offris la douce amitié qui suffit aux cœurs innocens. Il repoussa ce sentiment pur; il regarda comme de la haine tout ce qui n’était point de l’amour; son désespoir l’a mis au tombeau. Est-ce moi qu’il faut accuser ? En étant sincère, ai-je été coupable?
Bergers , je viens vous déclarer , à la face du ciel et devant ce cercueil , que ma liberté m’est chère , que j’en veux jouir à jamais. J’en acquis le droit en naissant , je l’emporterai dans la tombe. Cessez donc de vaines poursuites, cessez des plaintes injustes; et si ma beauté trop Vantée est fatale à votre repos , fuyez , et/ laissez-moi le mien.
Après ces paroles , elle se retire , et s’enfonce dans la montagne. Tout le monde demeura frappé de son esprit comme de ses charmes. Malgré ce qu’elle avait dit, quelquesuns , qu’entraînait déjà le puissant attrait de sa vue , se préparaient à la suivre ; mais don Quichotte, se rappelant que l’honneur des belles était sous sa garde , porta la main sur son épée : Qu’aucun ne bouge, dit-il, s’il ne veut s’attirer mon indignation. Marcelle nous a prouvé dans son éloquent discours que la mort de Chrysostôme ne pouvait lui être imputée : hommage, honneur à sa beauté, mais respect à sa sagesse !
Soit à cause des menaces de don Quichotte , ou des prières d’Ambroise, qui voulait achever les funérailles , personne ne suivit la bergère. Le corps du malheureux pasteur , baigné des larmes de ses amis, fut descendu dans la fosse. On la couvrit de rameaux , de guirlandes ; et
io.
n4 DON QUICHOTTE.
sur la pierre qui la fermait Ambroise écrivit ces mots :
Ci gît l’amant le plus fidèle ;
L’amour seul causa son trépas :
Passant , tremble de voir Marcelle ;
Pleure , mais ne t’arrête pas.
Les bergers se séparèrent, et don Quichotte dit adieu à ceux qui l’avaient si bien reçu. Vivalde et son compagnon le pressèrent de venir avec eux à Séville , en l’assurant qu’aucun lieu du monde n’était plus propre à lui fournir des aventures. Notre chevalier les remercia; mais il leur dit qu’il désirait auparavant de nettoyer ces montagnes de quelques malfaiteurs qui les infestaient. Les deux gentilshommes le laissèrent dans ces bonnes dispositions.