PARTIE I, CHAP. XVI
couché. On dit de cette scrupuleuse fille, que jamais, dans tout le cours de sa vie , elle ne manqua de tenir de semblables promesses , les eût-elles données sans témoins. Aussi se vantait-elle bien d’être née demoiselle ; et elle ne pensait pas avoir dérogé en devenant servante d hôtellerie , parce que c’étaient des malheurs arrivés à sa famille qui l’avaient forcée a prendre cet état. Le muletier , après avoir donné a souper à ses mulets , était venu se coucher dans son bon lit en attendant la ponctuelle Maritorne. Sancho , couvert d’emplâtres , était dans1 le sien , et tâchait de s’endormir, malgré la douleur de ses côtes; don Quichotte , qui sentait encore plu* de mal , avait les jeux ouverts comme un lièvre.
Toute l’hôtellerie était dans un repos profond ; une seule lampe j brûlait pendue sous la grande porte. Ce silence, ces ténèbres, et l’habitude où était notre héros de s’occuper sans cesse des livres qu’il avait lus, lui firent venir à l’esprit l’idée la plus étrange. Il s’imagina que la jeune fille de l’aubergiste, qui à ses jeux était la fille du seigneur châtelain , éprise de sa bonne mine , de ses charmes , de sa valeur , devait venir le trouver dans la nuit . pour lui déclarer sa tendre passion. Inquiet , tourmenté du péril qui menaçait sa fidélité f
il s’encourageait lui-même et se promettait de ne point manquer à la foi promise à Dulcinée, quand même la reine Genièvre , avec sa dame Quintagnone , viendrait éprouver sa vertu. Précisément dans ce même instant Maritorne se mettait en marche , nu-pieds , en chemise , sans autre ornement qu’un mauvais bonnet de futaine qui retenait ses cheveux. Elle arrive à pas de loup, marchant doucement sur l’orteil. Don Quichotte l’entendit dès la porte ; et , s’asseyant sur son lit , malgré ses emplâtres , malgré ses douleurs , il avance doucement les bras pour recevoir la jeune beauté qui , d un pied craintif , les mains en avant , cherchait à tâtons , dans l’obscurité , le lit de son muletier. La pauvre Asturienne alla tomber juste entre les bras de don Quichotte. Celui-ci la saisit avec force par le poignet, la tire à lui sans quelle ose souffler , et la fait asseoir sur son lit. La chemise de Maritorne, qui était d’une toile à sacs , parut à notre héros le plus fin tissu de lin ; des morceaux de verre enfilés quelle portait à ses bras lui semblèrent des bracelets de perles orientales , et ses cheveux forts et crépus devinrent de longues tresses d’or relevées par la main des Grâces.
O déesse de la beauté, lui dit-il d’une voix basse et tendre, que n’est-il en mon pouvoir
PARTIE I, CHAP. XYI. uq de reconnaître tant d’amour! mais la fortune, qui se joue souvent des héros , me réduit dans ce moment a un état de souffrance bien peu digne de votre bonté. Un autre obstacle non moins grand, c’est la foi que mon cœur a jurée à 1 adorable Dulcinée , maîtresse unique de ce cœur fidèle. Ah! sans les sermens que j’ai faits, soyez sûre, beauté suprême, que je mériterais sans doute la faveur que je reçois. A tout cela Maritorne ne répondait pas un seul mot , et suait à grosses gouttes des efforts quelle faisait pour échapper à don Quichotte.
Pendant ce temps, le bon muletier, que 1 amour tenait éveillé, avait entendu la porte s ouvrir. Inquiet de ne pas voir arriver sa chère Asturienne , il se lève doucement , et s’approche du lit de don Quichotte , où certain chuchotement qu’il ne pouvait distinguer commençait à lui déplaire. Il reconnut bientôt que c était sa Maritorne que notre héros retenait : ne se possédant plus de colère, il élève son poing fermé de toute la hauteur de son bras, et en décharge un coup terrible, juste sur les deux mâchoires de l’amoureux chevalier. Non content de cette vengeance , il s’élance sur le lit, qu’il parcourt dans toute sa longueur en foulant don Quichotte sous ses larges pieds. Le malheureux lit, qui n’était pas trop assuré,
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ne peut soutenir cette double charge ; il craque , se brise et tombe par terre. Ce bruit éveille l’aubergiste , qui appelle promptement Maritorne ; et , voyant qu elle ne répondait point , il court allumer une lampe , se doutant bien que c’était quelque tour de la demoiselle asturienne. Celle-ci , à la voix de son maître , qu elle redoutait beaucoup, ne trouva rien de mieux , pour se cacher , que d aller se blottir dans le lit de Sancho , qui dormait profondément. L’aubergiste arrive en criant : Ou es-tu, coquine, où es-tu? Maritorne , plus effrayée, s’était ramassée en un peloton presque sur 1 estomac de l’écuyer, qui, à demi réveillé, se sentant étouffer par ce poids énorme , crut avoir le cauchemar , et commença par donner adroite et à gauche de grands coups de poings qui tombèrent sur Maritorne. La pauvre fille perdit patience ; et , sans songer davantage à se cacher, elle rendit les coups à Sancho. Celui-ci se relève alors , saisit a brasse-corps F Asturienne , et commence avec elle une lutte qui n’était plaisante que pour les témoins. Le muletier, à qui la lampe de T aubergiste fit voir la manière dont on traitait sa dame^, laissa don Quichotte pour courir vers elle ; 1 aubergiste y courait aussi , mais dans une intention différente : de sorte que le muletier frappait
PARTIE I, CHAP. xyi. i3i Sancho ; Sancho , Maritorne ; Maritorne , Sancho; l’aubergiste , Maritorne ; et tous avec tant de courage et de précipitation , qu’un coup n attendait pas 1 autre. Pour comble de malheur, la lampe s éteignit ; et le tapage, le tumulte, le combat n’en devinrent que plus terribles. Un archer de la Sainte-Hermandad , logé dans 1 hôtellerie , entendant tout ce tintamarre , se leva , prit sa baguette , la boîte de fer-blanc où étaient ses titres ; et, entrant dans la chambre sans y voir goutte, se mit à crier : Force à la justice ! respect à la Sainte-Hermandad ! Le premier qui tomba sous sa main fut 1 infortuné don Quichotte, demeuré presque évanoui dans les débris de son lit. L’archer à tâtons le prit par la barbe ; et, ne le sentant point remuer, il cria plus fort : Qu’on ferme les portes , on a tué un homme ici ; arrêtez arrêtez les meurtriers. Ces paroles firent peur à tout le monde. La bataille aussitôt cessa. Chacun se retira sans dire mot , l’aubergiste dans sa chambre , le muletier sur ses bâts , Maritorne dans son lit. Les seuls don Quichotte et Sancho demeurèrent où ils étaient. L’archer voulut aller chercher de la lumière pour prendre les déJinquans ; mais l’aubergiste , en i entrant chez lui , avait exprès éteint la lampe
i3a DON QUICHOTTE,
de la porte ; l’archer fut obligé de revenir à la cheminée , où il souffla pendant une heure avant de pouvoir rallumer du feu.