PARTIE I, CHAP. I. 2I
rencontre avec un géant , ce qui arrive tous les jours , et que du premier coup je le renverse , le partage par le milieu du corps , ou enfin l’oblige a se rendre , ne me sera-t-il pas agréable d’avoir une dame a qui 1 envoyer , afin que , se présentant devant elle , il vienne se mettre à gerioüx , et lui dise d une voix soumise : Madame , vousi voyez ici le géant Caraculiambro , souverain de l ile de Malindranie. L’illustre chevalier que la renommée ne peut jamais assez ïotier , don Quichotte de la Manche , après m avoir vaincu en combat singulier , m’a prescrit de me rendre aux pieds de votre grandeur pour qu elle dispose de moi.
O que notre héros fut content de lui lorsqu’il eut fait ce discours ! et qu’il le fut davantage quand il eut trouvé le nom de sa dame ! On prétend qu il avait été jadis amoureux dune assez jolie paysanne des environs, qui jamais n en avait rien su, ou ne s’en était guère souciée. Ce fut elle qu’il établit la souveraine de son cœur. Elle se nommait Aldonza Lorenz o; mais, voulant lui donner un nom plus convenable à une princesse, il l’appela Dulcinée du Toboso. C’était dans ce village quelle demeurait. Ce nom, qui lui coûta du travail , lui parut aussi harmonieux , aussi-agréable , aussi expressif que tous ceux qu’il avait choisis.