PARTIE I, CHAP. xxy
Écoutez : s’il est absolument nécessaire que vous fassiez de pareilles culbutes, je serais d’avis que ce fût dans l’eau, ou sur du sable doux comme coton , et rapportez-vous-en à moi pour dire ensuite à madame que c’était contre des rochers plus durs que du diamant.
Non , Sancho , les lois de la chevalerie ne permettent point ces mensonges. — Oh bien ! je me les permets : et croyez-moi , monsieur , imaginez que les trois jours sont passés ; écrivez promptement à madame , sans oublier la lettre de change des trois ânons que vous m’avez promis : donnez-moi le tout ; je cours ventre àterreauToboso ; je parle à madame Dulcinée ; je lui raconte des merveilles de votre pénitence ; je vous la rends plus souple qu’un gant ; et je reviens , léger comme un oiseau , tirer votre seigneurie de son purgatoire. — Je n’ai point ici de papier; mais je vais écrire ma lettre sur les tablettes de Cardenio. Tu la feras transcrire au premier village par le maître d école ou le sacristain. Peu importe qu elle soit d une autre main que la mienne : d’abord , autant qu il m en souvient, Dulcinée ne sait pas lire, ensuite je puis te répondre qu’elle ne connaît point mon écriture. Depuis douze ans qu elle m’est plus chère que la lumière des cieux, je ne l’ai pas vue quatre fois, et j’ose
assurer que de ces quatre fois elle ne s’est pas aperçue une seule que je l’aie regardée , tact est sévère la retenue dans laquelle l’ont élevée Laurent Corchuelo son père , et sa mère AldonzaNogalès ! — Comment ! que dites-vous donc , monsieur ? Quoi ! madame Dulcinée est Aldonza Laurenzo , la fille de Laurent Corchuelo? — Oui , sans doute. * — Oh! je la connais , je la connais parfaitement. Diable ! c’est un fier brin de fille , qui vous jette une barre aussibien que le plus fort garçon du village. Vive Dieu ! c’est une gaillarde qui a de la barbe , et qui pourrait faire le coup de poing avec tous les chevaliers en-ans de la terre. Je me souviens que , certain jour , elle monta au haut du clocher pour appeler des ouvriers de son père qui travaillaient à demi-lieue de là ; ils entendirent sa voix comme s’ils avaient été à une toise. Jarnibleu ! quels soufflets elle donne quand on veut jouer avec elle ! Il me tarde déjà d’être en route ; je serai charmé de la revoir. Je la trouverai sûrement un peu noire , car elle est toujours au soleil. Mais que j’étais donc imbécile! j’imaginais que cette madame Dulcinée était une grande princesse dont vous étiez amoureux, et qui méritait de voir à ses pieds le Biscayen , les galériens , tous les autres que vous avez vaincus. Pardi! monsieur, s’ils
PARTIE I, CH AP. XXV. If y ont été, ils ont clû trouver Aldonza Laurenzo taillant du chanvre ou battant du blé ; cela doit leur avoir paru drôle , et je crois qu elle en a bien ri.
Sancho , reprit don Quichotte d’une voix calme mais sévère, je vous ai déjà dit une grande vérité que vous perdez trop souvent de vue ; c’est que vous êtes un sot excessivement babillard. Quand on se mêle, comme vous , de faire le raisonneur, on devrait savoir que deux choses seules méritent de nous de 1 amour , la sagesse et la beauté. Dulcinée les possède au plus haut degré. Qu’importent sa naissance et son rang ? Je la respecte , je la chéris autant que si elle était la première princesse du monde. D’ailleurs pensez-vous que les Amarillis , les Silvies , les Galatéés , que nos poètes se plaisent à célébrer, existent telles qu’on nous les peint? Non , sans doute. Il est très permis à notre imagination de se former un modèle idéal , de l’embellir de tous les attraits , de toutes les perfections réunies , soit pour le donner en exemple , soit pour nous exciter à aimer ce qui est véritablement aimable. Voilà ce qu’est pour moi Dulcinée ; voilà ce que certains petits esprits auront peut-être de la peine à comprendre ; mais on se passe de leur suffrage. — Vous avez raison .
iît DON QUICHOTTE,
monsieur ; et je conviens du fond de mon cœur que , près de vous , je ne suis qu’un âne. Hélas ! mon Dieu ! en prononçant ce nom je ne puis m’empêcher de soupirer , et de songer que j’ai perdu mon fidèle compagnon, que votre bonté daigna me promettre de remplacer par trois autres.,
Don Quichotte , sans lui répondre , s’éloigna de quelques pas , tira les tablettes de Cardenio , et fit sa lettre pour Dulcinée, Lorsqu’il l’eut achevée, il appela son écuyer , afin qu’il l’apprît par cœur. N’espérez point cela, lui dit Sancho , j’ai une trop mauvaise mémoire ; mais lisez-moi toujours cette lettre pour ma seule satisfaction , parce que je suis sûr qu elle est bonne. La voici, reprit doji Quichotte:
« Haute et souveraine dame,
« Celui qui languit loin de vous, celui ^ont a le cœur , profondément blessé , souffre et « chérit ses souffrances, vous souhaite, douce « Dulcinée , le repos qu’il a perdu. Si votre « beauté me dédaigne , si votre fierté me re~ « bute, je succomberai, malgré ma constance , « sous le poids de mes douleurs. Mon fidèle « écuyer Sancho vous rendra compte , enne* ce mie adorée , de l’affreux état ou je suis ré-
PARTIE I, CHAP. XXY. i3 « duit. Mes tristes jours sont à vous ; un mot « peut les conserver , un mot aussi peut les « finir., Commandez, il me sera doux de satis- « faire votre cruauté.
« Le vôtre jusqu’à la mort ,
« Chevalier de la Triste Figure. »
Par la vie de mon père ! s’écria Sancho , je n’ai jamais rien entendu de pareil. Mardi I monsieur , comme vous savez dire tout ce que vous voulez , et comme vous avez bien encadré là-dedans Vçire chevalier de la Triste Ficjure ! Vous êtes un diable pour l’esprit. Ah çà, n’oubliez pas à présent d’écrire sur une autre feuille la lettre de change des trois ânons , et signezla d’une manière moins gentille , mais plus claire. Don Quichotte écrivit aussitôt :
«Madame ma nièce, vous paierez comp- « tant, par cette première de change, à mon « écuyer Sancho Pança , valeur reçue de lui , « trois ânons de cinq que j’ai laissés sous votre « garde ; lesquels vous seront alloués dans vos « comptes , en me représentant la quittance « dudit Sancho.
« Fait au milieu des montagnes de laSierra- « Moréna, ce 22 août des la présente année. » â. 2
C’est à merveille, dit Sancho; mettez là votre parafe , et je vais seller Rossinante. Attends , attends , reprit don Quichotte , je désire qu’au moins tu me voies tout nu ; et je ne te demande que quelques minutes pour faire devant toi une douzaine de folies dont tu pourras parler comme témoin. — Oh! non, monsieur, je vous en prie , que je ne vous voie pas tout nu ! je serais sûr de me mettre à pleurer ; et j’ai déjà tant pleuré mon âne , que mes pauvres yeux n’y pourraient suffire. Laissezmoi partir, j’en serai plus tôt de retour, et je vous promets de vous rapporter une réponse favorable ; car si madame Dulcinée s’avisait de faire la revêche , je jure Dieu que je lui apprendrais a vivre à bons coups de pieds dans le ventre. Pardi oui! je souffrirais qu’un fameux chevalier errant prit la peine de devenir fou pour une.... Suffit, je conseille à ma dame Dulcinée de marcher droit. Je suis bon , mais il ne faut pas trop m’échauffer les oreilles ; je mets alors mon vin à douze, fût-il certain que je n’en vendrai pas. . . . Mais , à propos , de quoi vivrez-vous jusqu a mon retour? — Ne t’en inquiète point, Sancho; l’herbe de ces prés , les fruits de ces arbres , suffiront à ma nourriture; j’espère même ne rien manger du tout , ce qui serait encore mieux. Je suis plus
PARTIE I, CHAP. XX Y. i5 occupé de la crainte que tu ne puisses pas me retrouver dans ces déserts ; etje te conseille , pour ne pas te perdre , de couper des branches de genêt, que tu sèmeras sur la route jusqu’à l’entrée des montagnes ; elles te guideront quand tu reviendras.
Sancho approuva cet expédient. Il se munit d’un faisceau de genêts , demanda la bénédiction de son maître ; et , montant sur Rossinante , dont notre chevalier lui recommanda de prendre les plus grands soins , il se mit aussitôt en route. Mais il n’avait pas fait cent pas qu’il revint précipitamment : Vous aviez raison , dit-il ; je pense qu’il est nécessaire que je voie quelques-unes de vos folies , pour les affirmer par serment, en sûreté de conscience.... Don Quichotte , qui ne demandait pas mieux ? se déshabilla dans l’instant, ôta jusqu’à ses caleçons , ne garda que sa chemise , et fit ensuite deux sauts en l’air avec deux culbutes la tête en bas. Sancho n’en voulut pas voir davantage ; il tourna bride en fermant les jeux, et reprit vite son chemin.