‹ Don Quichotte de la Manche (volume 3)Chapitre 70 sur 114 · PARTIE I, CH AP, XXV · texte numérisé non relu

PARTIE I, CH AP, XXV

des autres , s’élevait seule dans une prairie arrosée par un ruisseau. La fraîcheur de l’eau courante , la beauté de la verdure émaillée de fleurs sauvages , quelques bouquets d’arbres plantés çà et là , engagèrent notre chevalier à choisir cet agréable endroit pour y faire sa pénitence. Le voici , s’écria-j -il en promenant des jeux attendris sur tous les objets qu’il apercevait, le voici l’asile solitaire où je veux soupirer mes amours ! voilà le ruisseau limpide dont mes larmes augmenteront les flots ! O vous, qui que vous soyez, rustiques dieux de ces montagnes , pardonnez à un malheureux de troubler par ses tristes plaintes la paix de vos belles retraites ! O vous , dryades et napées , ne vous lassez pas de m’entendre ! et je ferai de tendres vœux pour que votre pudeur ne redoute rien des faunes ou des satyres. O Dulcinee du Toboso, jour de mes nuits , aimant de mon cœur, étoile brillante de mes longs voyages , regarde l’état affreux où ton absence me réduit ! Et toi , mon fidèle écuyer, toi, le compagnon de ma gloire, n’oublie , n oublie rien de ce que tu vas me voir faire , afin de le raconter a celle qui cause mes maux.

Don Quichotte a ces paroles descend de cheval, ote la bride et la selle à Rossinante ; et le frappant de la main sur la croupe : Re-

cois , dit-il , cette liberté dont ton maître ne jouit pas : je ne retiens plus ton ardeur , coursier aussi doux que terrible , 'toi qui portes écrit sur ton front que tu' surpasses en légèreté et le renommé Frontin et lHippogriphe d’Astolpbe.

Si mon pauvre âne était encore à moi , interrompit alors Sancho , j’aurais , en lui ôtant son bât , d’assez belles choses à lui dire , quoique dans le fait il n’eût rien à voir à ceci , puisque celui qui fut son maître n est pas amoureux, que je^sache. Mais au surplus, seigneur chevalier de la Triste Figure, si vous êtes fou tout de bon , et que vous vouliez que je parte , Rossinante pourrait fort bien suppléer au défaut de mon âne : j’irais et reviendrais plus vite , car je suis un fort mauvais piéton. Je ne m’y oppose point , répond don Quichotte ; je désire seulement que tu ne te mettes en route que dans trois jours , afin que tu puisses voir et raconter à Dulcinée toutes les folies que je sais faire quand je m’y mets. — Oh ! monsieur , j’en ai assez vu. — Tu n’y es pas , mon pauvre ami. Je vais d’abord déchirer mes vêtemens , jeter çà et là mes armes , me précipiter la tête la première sur les rochers , ensuite — Prenez-y garde ; je vois ici tel

rocher qui finira sur-le-champ votre pénitence.

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