‹ Don Quichotte de la Manche (volume 3)Chapitre 81 sur 114 · PARTIE I, CH AP. XX ïx · texte numérisé non relu

PARTIE I, CH AP. XX ïx

Pendant cette conversation, Dorothée était montée sur la mule du curé, maître Nicolas sur la sienne, avec la barbe de queue de bœuf. Le curé, qui n’était plus nécessaire, et qui voulait rester avec Cardenio , dit à Sancho de guider la princesse, et lui recommanda sur toutes choses de ne point parler de lui ni du barbier , en l’assurant que , s’il n’était discret , son maître ne deviendrait point empereur. Sancho promit le silence , et l’on se mit en chemin.

Au bout de trois quarts de lieue ils aperçurent , au milieu des rocs !, don Quichotte debout , habillé , mais non couvert de ses armes. Dorothée en le voyant fit doubler le pas a son palefroi. Dès quelle fut près du chevalier , le barbier barbu descendit , et prit dans ses bras la princesse , qui sur-le-champ courut se mettre à deux genoux devant le héros de la Manche. Celui-ci fit de vains efforts pour la relever : Non , valeureux chevalier , dit-elle , je ne quitterai point cette situation, qui convient trop a mon infortune , avant que votre courtoisie ait daigné m’accorder un don. J’ose lui répondre d’avance que cette faveur, que je viens chercher des extrémités de la terre , ne pourra qu ajouter encore à votre gloire immortelle. Très belle dame, lui dit donQui-

chotte, je suis irrévocablement décidé à ne

point vous écouter que vous ne soyez debout.

* — Cette résolution est triste pour moi , seigneur, car je suis fermement résolue à ne pas me relever que je n’aie obtenu ce que je demande. — Eh bien , madame , je vous l’octroie , pourvu cependant que vous n’exigiez rien qui soit contraire aux intérêts de mon roi , de ma patrie , de celle qui règne sur ce tendre cœur.

Sancho , que ce long prologue impatientait , vint doucement dire à l’oreille de son maitre : Accordez-lui son don , croyez-moi ; je sais ce que c’est, monsieur : il ne s’agit que d’un gredin de géant qu’il faut tuer-, et cette belle dame est la princesse Micomicona, héritière du grand empire de Micomicon , qui est dans l’Ethiopie de la Guinée. Qu elle soit ce quelle voudra, répondit don Quichotte, je sais ce que me prescrivent ma conscience et ma profession. Daignez vous lever, madame ; je me suis engagé à ce que vous vouliez.

Apprenez donc , chevalier magnanime , reprit alors Dorothée , ce que j’attends de votre valeur. Je demande que dès ce moment vous m’accompagniez partout où je voudrai vous conduire, et que vous n’entrepreniez aucune aventure avant de m’avoir vengée d’un traître

PARTIE I, GHAP. XXIX. 5y qui , contre toutes les lois , a usurpe mes États. —Madame, je confirme mon cion ; bannissez la sombre tristesse qui semble obscurcir vos attraits , rappelez votre courage ; soyez sûre que , dans peu , ce bras , si terrible aux médians vous rétablira sur le trône de vos antiques et nobles aïeux. Et partons à l’heure même : un moment perdu pour la gloire ne se répare jamais.

La princesse voulut alors baiser les mains de son chevalier : don Quichotte était trop poli pour le souffrir; il l'embrassa de bonne grâce, donna 1 ordre à Sancho de lui apporter ses armes et de seller Rossinante. Sancho courut détacher les armes qui étaient pendues au tronc d un chêne. Notre héros s’en revêtit , et voulut se mettre en route sur-le-champ. Le barbier , toujours à genoux, n’osait ni parler ni se remuer, de peur que sa barbe, mal attachée , ne vînt tout à coup à tomber. Dès qu'il vit don Quichotte à cheval, il Se: hâta aider a Dorothée à remonter sur sa mule , et la suivit sur la sienne. Le seul Sancho marchait a pied , en donnant de nouveaux soupirs à la mémoire de son âne. Cependant il se consolait par l'espoir que cette fois son maître ne pouvait manquer d'être empereur de Micomicon , et de lui donner un petit royaume. La seule

chose qui lui déplaisait, c’est que ses vassaux devaient être des nègres. Au bout du compte , disait-il en lui-même, j’ai toujours un moyen facile de tirer parti de messieurs mes sujets : je vous les ferai charrier en Espagne , où je les vendrai à beaux deniers comptans. Ce serait bien le diable si je ne trouvais pas marchand pour une trentaine de mille : je ne ferai point de crédit, et j’acheterai une bonne charge qui me donnera de quoi vivre a 1 aise. Ah! pai ma foi , vous* ne me connaissez pas , mes chers vassaux ; vous y passerez tous , grands et petits ; et fussiez-vous plus noirs que Lucifer , je saurai bien faire de vous du bon argent blanc.

Tandis que Sancho soulageait par ces consolantes réflexions son chagrin d’aller à pied, Cardenio et le curé , cachés derrière des halliers , voyaient venir nos voyageurs, et ne savaient comment les joindre. Le curé , qui avait l’esprit inventif , coupa sur-le-champ avec ses ciseaux la barbe de Cardenio , lui donna son habit , son manteau noir , et par ce moyen le changea tellement , qu’il n’était plus reconnaissable. Demeuré lui-même en simple gilet , il partit avec son compagnon pour aller par un sentier plus court rejoindre le grand chemin ; et justement il s'y trouva comme don

PARTIE I, CHAP. XXIX. 5g Quichotte sortait des montagnes. En apercevant notre héros , le curé feignit une grande surprise , s’arrêta , le considéra quelque temps ; et tout à coup s’avança vers lui , les bras ouverts, en s’écriant : Je ne me trompe point, c’est vous , mon brave compatriote , don Quichotte de la Manche , l’appui , le défenseur des opprimés , le miroir de la chevalerie , la fleur , la gloire des héros errans ! Don Quichotte, étonné d’abord , finit par le reconnaître et voulut aussitôt descendre pour lui céder son cheval. Non, seigneur, dit le curé, que votre grandeur demeure sur la selle , c’est là qu’elle travaille pour la renommée. Si le respect que vous témoignez pour ma qualité d’ecclésiastique engage quelqu’un de votre honorable compagnie à me recevoir en croupe , je me trouverai trop heureux de suivre ainsi votre seigneurie. A ces mots maitre Nicolas , sans attendre qu’on le lui dît , quitta promptement sa mule, et vint l’offrir à monsieur le curé , qui l’accepta.

On continua de marcher. Don Quichotte voulut savoir comment monsieur le licencié se trouvait sur cette route , seul , sans valet , sans monture , et dans ce léger équipage. Par un événement assez triste , répondit l’ecclésiastique : j’allais à Séville avec ce jeune homme

6a DON QUICHOTTE,

que tous voyez , en montrant Cardenio : le motif de mon voyage était de recevoir une assez forte somme qu’un de mes parens m envoie des Indes. Hier, à quelques lieues d’ici, nous fûmes attaqués par quatre voleurs, qui nous ont laissés dans ce bel état. Ce qu’il y a de plus singulier , c’est qu’on nous a dit que ces voleurs étaient de certains galériens délivrés de leur chaine par un homme terrible , dont la vaillance vint à bout de les remettre en liberté malgré les gardes qui les conduisaient. Vous sentez comme moi, seigneur don Quichotte , que cet homme-là sûrement était échappé de la maison des fous , ou bien up brigand lui-même , puisqu’il emploie sa valeur à défendre , à protéger le crime , à remettre les loups au milieu des brebis , à violer à la fois les lois, la justice, et l’humanité; c’est à ce héros si utile aux coupe- jarrets du royaume que nous devons le plaisir de vous voir.

Don Quichotte pendant ce discours changeait de couleur , se mordait les lèvres , et n’osait répondre. Sancho , qui marchait près de lui , se mit à crier : Monsieur le curé , ce ne fut pas ma faute si mon maitre mit en liberté ces gens-là : je l'avais bien averti que c’étaient tous des coquins. Sot que vous êtes, reprit don Quichotte , ne vous ai-je pas déjà dit qu’il

PARTIE I, CHAP. XXIX. 6ï est impossible aux chevaliers errans de connaître précisément le plus ou moins de mérite des malheureux qu ils secourent? Je rencontre des gens enchaînas , je commence par briser leurs fers, voila mon devoir : le reste ne me regarde point ; et ceux qui le trouvent mauvais , excepté monsieur le licencié , dont j’honore le caractère, n’ont qu’à parler, je les défie. En prononçant ces paroles il s’affermit sur les étriers , et mit sa lance en arrêt.

Seigneur chevalier, lui dit Dorothée, daignez vous rappeler le don que votre bonté m accorda : vous ne pouvez entreprendre aucune aventure que vous ne m’ayez vengée. Calmez ce généreux courroux : si monsieur le licencie s était douté que votre bras invincible avait délivré ces galériens , soyez sûr qu il n eut pas proféré les paroles indiscrètes qui lui sont échappées. Je me serais plutôt coupé la langue , interrompit le curé. N’en parlons plus , madame , reprit don Quichotte,; vous avez tout pouvoir sur moi , et je sais tenir mes sermens : mais j’ose supplier votre altesse de m instruire de ses malheurs , de m apprendre de quels ennemis mon épée doit la délivrer. Je vous dois ce récit, seigneur, lui répondit Dorothée , et je suis prête à vous satisfaire.

Page 1