‹ Don Quichotte de la Manche (volume 3)Chapitre 80 sur 114 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

Comment t on vint à bout de finir l' austère pénitence de notre chevalier.

A peine Dorothée avait achevé de parler, que Cardenio lui prenant la main : Madame , dit -il , quoi ! c’est vous qui êtes la fille du riche Clenard ? Comment se fait-il, lui répondi t-elle , que vous sachiez le nom de mon père ? — C’est que je suis ce malheureux à qui Lucinde avait donné sa foi; je suis ce Cardenio que les crimes de don Fernand ont réduit à l’état où vous me voyez. Regardez-moi , Dorothée ; j’ai tout perdu comme vous; j’ai perdu de plus la raison : mais depuis votre récit il me semble que’ je la retrouve. Vos malheurs, votre présence , le désir de vous être utile , me rendent un peu de courage. Lucinde ne m’a point trahi ; elle ne veut , elle ne peut jamais avoir d’autre époux que Cardenio ; les sermens les plus sacrés vous assurent la main de Fernand. Ne nous quittons plus , madame ; allons ensemble chercher ce perfide : et je vous jure par 1 honneur de le forcer à vous tenir parole , ou d’expirer sous ses coups.

A ce discours , le premier mouvement de

Dorothée fût de se précipiter aux pieds de Cardenio , qui se hâta de la relever et confirma sa promesse. Le curé les engagea tous deux à venir dans sa maison : là, dit-il , je me chargerai de prévenir les parens de Dorothée, de faire sa paix avec eux; ensuite j’irai, s’il le faut , trouver moi-même don Fernand , lui rappeler ses devoirs : et j’espère que, sans exposer vos jours, nous le ramènerons à la vertu.

Les deux infortunés lui rendirent grâces , et se décidèrent à ne pas le quitter. Maitre Nicolas offrit ses services, et finit par les instruire du motif de leur voyage, de leur ancienne amitié pour don Quichotte, du vif désir qu’ils avaient de guérir ce bon gentilhomme de son étrange folie. Tout ce qu’il en dit intéressa Dorothée et Cardenio. Celui-ci se rappelait confusément d’avoir eu quelque querelle avec le chevalier de la Manche. Dans le même instant on entendit la voix de Sancho , qui , de retour de son message , et ne trouvant pas le curé au lieu désigné pour le rendez-vous , criait de toutes ses forces. Le barbier courut au devant de lui. Où êtes-vous donc? lui dit l'écuyer. Je viens de retrouver monseigneur don Quichotte dans un état digne de pitié : il est en chemise , maigre , jaune , blême , mou-

PARTIE ï, GHAP. XXIX. 53 rant de faim, mais soupirant toujours pour madame Dulcinée. J’ai eu beau lui répéter qu elle lui commandait de revenir auToboso, mon maître m’a répondu que certainement il ne reparaîtrait point devant elle avant d’avoir fait quelque action éclatante qui pût lui mériter sa grâce. Ma foi , voyez à le tirer de là promptement ; car , pour peu qu’il y reste , il court de grands risques de n’être jamais empereur.

Tandis que maître Nicolas rassurait Sancho , le cure contait a Dorotliee ce qu il avait imaginé pour ramener chez lui don Quichotte. L aimable Dorothée offrit aussitôt de jouer le rôle de la dame affligée. Elle avait avec elle ses habits de femme , elle connaissait fort bien le style des livres de la chevalerie , et d’ailleurs elle était charmée de faire quelque chose qui fût agréable au curé. Celui-ci accepta son offre. Dorothée alla s habiller , et revint bientôt parée d’un riche corset , d’une jupe brodée , et d’une mante de soie verte. Quelques bijoux , quelques pierres précieuses qui brillaient à ses oreilles et à son col rehaussaient tellement sa beauté , son air , sa grâce naturelle , que Cardenio lui-même en fut plus indigné contre Fernand. Mais celui qui l’admira le plus , et qui la trouvait le mieux à son gré , ce 2- 5.*

fut Sancho. Il la considérait de tous ses yeux^ et s’en vint demander au curé qui était cette belle dame pour laquelle il se sentait beaucoup de goût. Mon ami , répondit le curé gravement, c’est seulement l’héritiète en ligne directe du grand royaume de Micomicon. D’après la glorieuse réputation dont votre maître jouit en Guinée , cette princesse s’est mise en route pour le1 chercher , et vient lui demander vengeance d’un certain géant qui l’a détrônée ; ce n’est que cela, mon frère Sancho. J’en suis bien aise , répondit l’écuyer1 ; je vous réponds qu’elle n’aura pas perdu son voyage : mon maître lui assommera son coquin de géant , pourvu que ce ne soit pas un fantôme ; car nous ne brillons pas contre les fantômes. Mais ensuite, monsieur le curé, je vous serai fort obligé d’engager monseigneur don Quichotte à se décider un peu promptement à épouser cette belle dame, dont je ne sais pas encore le nom. — Elle s’appelle la princesse Micomicona, parce qu’elle est du royaume de Micomicon. — Ah! j’entends : en Guinée, c’est comme chez nous, où l’on prend le nom de son village. Mais n’importe, monsieur le curé; songez aux épousailles, je vous prie, etbâcleznous cela le plus tôt possible : j’ai des raisons pour être pressé.

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