‹ Don Quichotte de la Manche (volume 3)Chapitre 83 sur 114 · PARTIE I, CHAP. XXX · texte numérisé non relu

PARTIE I, CHAP. XXX

il ai pu lire, par lequel il m’ordonne, aussitôt que le chevalier prédit aura tuéPandafilando, de l’épouser sur-le-champ et de le mettre en possession de mes États et de ma personne.

Eh bien ! Sancho , que t’en semble ? dit don Quichotte avec un souris : entends-tu ce qu’on me propose! Avais-je tort ou raison? As-tu toujours peur que nous ne manquions de royaumes et de princesses à épouser ? Ma foi ! monsieur, je conviens de tout, répondit Sancho *plein de joie; et bien fou serait l’étourdi qui ne ferait pas la noce aussitôt après avoir tordu le cou à ce grand monsieur Pendardo. La mariée n’est peut-être point assez belle, n’est-ce pas ? Ah bien oui , ma foi ! je ne demande qu’une chose, c’est que toutes les puces de mon lit lui ressemblent.

En disant ces mots , le bon écuyer fit un entrechat dans 1 air , et courut se mettre à genoux devant Dorothée en lui demandant sa main a baiser. Dorothée la lui donna, lui promit de le faire un très grand seigneur dans son royaume, et termina son histoire en disant que du nombreux cortège qu’elle avait en partant de chez elle , un seul écuyer lui était resté ; que tous les autres avaient péri dans une hornble tempete , dont elle -même, avec l’écuyer barbu, ne s’était sauvée que sur une planche.

Don Quichotte confirma de nouveau sa promesse de ne point se séparer d’elle qu’il n’eût fait voler la tête du perfide Pandafilando. Après cette victoire, ajouta-t-il, que vous pouvez regarder comme sûre , je vous laisserai , madame , maîtresse absolue de votre personne , tant que mon triste coeur dépendra de la cruelle que j’adore, de celle qui, depuis si longtemps. ... Il suffit-, je n’en puis dire plus ; mais les nœuds d’hymen me sont interdits , quand le phénix même voudrait m’épouser.

Vous avez donc perdu l’esprit, monsieur, interrompit Sancho en colère ? que diable ditesvous donc là? Comment ! vous seriez capable de refuser cette belle dame avec le royaume qu’elle a la bonté de vous offrir, et tout cela pour les beaux yeux de madame Dulcinée! Vraiment, c’est une jolie fille à mettre en comparaison! Qu elle aille se cacher , la laide ! elle n’est pas seulement digne de déchausser madame la princesse. Ab ! si vous allez ainsi cherchant des truffes dans la mer , j’attraperai joliment le duché que vous m’avez promis. Eh: monsieur , mariez-vous , mariez-vous , croyezmoi , et sachez prendre la balle au bond.

Don Quichotte ne put entendre ces blasphèmes sans un transport de fureur : il leve aussitôt sp lance , et la fait tomber si fort sur

PARTIE I, CHAR XXX. 67 Sancho , qu il jette à terre le pauvre écuyer. Infâme paysan, lui dit-il, croyez-vous donc que toujours je vous passerai vos sottises ! Misérable excommunié , qui au moins méritez de letre pour avoir osé mal parler de la divine Dulcinée ! Et ne savez-vous pas , faquin , sot , bélitre, langue de vipère, que toute ma valeur me vient d’elle seule ; que sans elle je ne pourrais rien ; que c’est elle qui m’anime , combat , triomphe par moi , et que je ne vis , n’existe , ne respire que par elle? Méchant, lâche, ingrat écuyer , que j ai tiré de la poussière pour le faire comte ou marquis (car je regarde cela comme fait) , vous osez déjà médire de celle à qui vous devez votre élévation !

Sancho s ’était réfugié derrière le palefroi de la princesse , d’où il écoutait en silence tout ce que disait don Quichotte. Dorothée implora sa grâce, et fut assez heureuse pour l’obtenir. Allez , dit-elle au triste écuyer, allez baiser la main de votre maître , et lui demander pardon d avoir pu oublier un moment le respect que vous deviez à cette illustre Dulcinée que j’honore sans la connaître , et que de bon cœur je voudrais servir. IVôtre héros , apaisé par ces paroles , consentit à pardonner à Sancho , lui donna sa bénédiction et lui recommanda fortement d’être plus circonspect à l’avenir.

Au meme instant on vit sur la route un homme qui paraissait être un Bohémien , monté sur un âne gris. Sancho, dont le cœur palpitait toujours dès qu’il apercevait un âne, eut à peine considéré celui-ci, qu’il crut reconnaître le sien. Ce qui confirma ce soupçon , c’est que le prétendu Bohémien était Ginez de Passamont , le même qui l’avait volé dans la Sierra-Moréna. Ah ! coquin de Ginésille , lui cria notre écuyer , rends-moi mon bien, rends-moi ma vie, ce que j’ai de plus cher au monde, mon amour, ma seule joie ; rends-moi mon âne, voleur ! Ginès , qui reconnut Sancho, et qui le vit si bien accompagné , ne se le fit pas dire deux fois ; et sautant aussitôt par terre , il s’enfuit à travers les champs. Sancho était déjà près de son âne; il l’embrassait,illebaisaitavec des larmes de tendresse : Te voilà donc, lui disait il, mon compagnon , mon ami ! comment t’es-tu porté , mon enfant ? comment as-tu pu vivre sans moi ? ô le bien aimé de mon cœur! L’âne se laissait caresser sans répondre une seule parole. Tout le monde partagea la joie de Sancho ; et don Quichotte l’assura qu’il n’en aurait pas moins les trois ânons donnés par la lettre de change. Quand les transports de l’écuyer furent calmés , son maître lui ordonna de marcher un peu en avant, parce qu’il voulait lui parler en particulier.

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