‹ Don Quichotte de la Manche (volume 3)Chapitre 84 sur 114 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

Entretien intéressant de don Quichotte et de son écuyer.

C^uand ils furent assez éloignés pour ne pouvoir être entendus , notre héros dit à Sancho : Oublions nos querelles , ami , et raconte-moi sans rancune les détails de ton ambassade. Dans quels lieux, quand et comment as-tu trouvé Dulcinée ? que faisait-elle ? que lui as-tu dit ? que t’a-t-elle répondu ? quel air avait-elle en lisant ma lettre , qui te l’a transcrite ? En un mot , j ’exige de toi que tu me rendes un compte exact de tout ce qui s’est passé, sans rien ajouter , sans rien retrancher. Monsieur, répondit Sancho , je vais vous satisfaire de point en point. D’abord , il faut vous avouer que je n’emportai point votre lettre. — Je le sais; car je m’aperçus, après ton départ, que tu m’avais laissé les tablettes, ce qui me causa un violent chagrin. Je ne doutai même point que tu ne revinsses les chercher. — Je serais sûrement revenu , si je ne m’étais rappelé mot à mot tout ce qu’il y avait dans l’épître pour vous l’avoir entendu lire; de sorte que j’allai trouver un sacristain , qui l’écrivit sous ma

?o DON QUICHOTTE,

dictée , et me dit que de sa vie , quoiqu’il eût fait Tin grand nombre de billets de confession , il n’en avait jamais vu de si galant et de si bien tourné.

— T en souviens-tu bien encore? — Non , monsieur , parce qu’aussitôt qu’elle fut écrite , comme je n’en avais plus besoin , je me mis à l’oublier. — C’est fort bien. À présent , dis-moi ce que faisait cette reine de beauté lorsque tu t’offris devant elle ; sans doute elle disposait des rangs de perles , ou brodait en pierreries une écharpe pour son chevalier? — Non , monsieur : elle était dans la basse-cour, criblant deux minots de blé. — J’entends , les grains de ce blé se transformaient en topazes en passant par ses belles mains. — Non , monsieur; je crois meme que ce blé n’était que du seigle. — Passons. Quand tu lui remis ma lettre , la baisa-t-elle sur-le-champ , la mit-elle sur son cœur, ou sur sa tête, suivant l’usage d’Orient? — -Non, monsieur : quand je la lui présentai, elle était fort occupée de son seigle; elle me dit : Mon ami , pose cette lettre sur ce sac, il faut que j’achève mon tas avant de la lire. — Ah ! c’était pour la lire seule , et pouvoir se livrer en liberté aux mouvemens de son cœur. Elle te lit sûrement beaucoup de questions sur moi , sur mes exploits , sur mes

périls, sur l'affreuse vie à laquelle je m étais condamné pour elle ? — Ncn , monsieur : elle ne me demanda rien ; mais j’eus grand soin de lui dire que vous faisiez pour son service la plus rude des pénitences : que je vous avais laissé nu en chemise au milieu des rochers , dormant sur la pierre , ne mangeant que de l’herbe , ne vous peignant point la barbe , pleurant et maudissant votre fortune. — Il ne fallait point lui dire que je maudissais ma fortune ; je la bénis , au contraire , et je la bénirai tous les jours, puisque j’ai le bonheur de souffrir pour une aussi grande dame que Dulcinée.

— Il est vrai , ma foi , qu elle n’est pas petite , et quelle a au moins un demi-pied plus que moi. — Comment ! t’es-tu mesuré avec elle?

— Non , monsieur : mais il a bien fallu m’en approcher pour l’aider à mettre son sac de blé sur son âne ; et c’est là que je me suis aperçu qu’elle me passait de toute la tête.

Ici don Quichotte soupira tendrement. Ah! sans doute , reprit-il , sa taille est riche , noble , svelte ; son amour est encore plus élevé , et sa grâce l’emporte sur tout. Dis-moi , Sancho , quand tu tes approché d’elle, n’as-tu pas senti l’odeur de la rose, du lis, de l’ambre réunis, une certaine vapeur suave, un parfum semblable à celui qu’exhalent les aromates

de Saba? — Non, monsieur; il faisait grand chaud , elle s’était donné beaucoup de mouvement, et tout cela faisait.... — Fort bien. Qu’a-t-elle dit après avoir lu ma lettre ?^-Elle ne l’a pas lue , monsieur, elle m’a donné pour raison qu’elle ne savait ni lire ni écrire ; mais elle l’a déchirée en petits morceaux , afin que personne dans le village ne vint à savoir ses secrets. Ensuite elle m’a chargé de dire à votre seigneurie-qu’elle était satisfaite de votre pénitence , qu’elle vous présentait ses respects , et qu’elle vous ordonnait, si vous n’aviez rien de mieux à faire , de revenir au Toboso, parce qu elle avait un grand désir de vous voir. Elle a bien ri quand elle a su que vous vous appeliez le Chevalier de la Triste Figure ! 3e lui ai demandé si le Biscayen était venu la trouver; elle m’a répondu que oui , que c’était un fort honnête homme : pour les galériens, elle n’en a point entendu parler. — Quel bijou t a-t-elle donné à ton départ ? car tu sais que l’usage des chevaliers et de leurs dames fut toujours de donner aux écuyers , aux demoiselles , ou aux nains qui viennent leur porter des lettres, quelque riche bague ou quelque diamant. — Ma foi, c’est un très bon usage ; mais apparemment il passe de mode, car le seul bijou que j’aie reçu de madame Dulcinée a été un morceau de fro-

PARTIE I, CHAP. XXXI. -3 mage avec un peu de pain bis. — Oh ! personne ne l 'égale en générosité ; je suis bien sûr que tôt ou tard tu recevras d’elle un riche présent.

Mais , continua don Quichotte , donne-moi conseil , mon ami ; tu vois que madame Dulcinée m’ordonne de retourner près d’elle ; mon cœur brûle de lui obéir : d’un autre côté , j’ai fait serment à la princesse d’aller la rétablir sur son trône ; les lois de la chevalerie m’ordonnent de tenir mon serment. Je suis vraiment embarrassé; mon âme se trouve partagée entre l’amour et le devoir. — Ah ! monsieur , nous j revoilà : comment est-il possible que vous hésitiez entre madame Dulcinée et un rojaume superbe qui vous tombe dans la main , Un rojaume qu’on m’a dit avoir au moins vingt mille lieues de tour , abondant en toutes choses , plus grand peut-être que la Castille et le Portugal réunis! Pour l’amour de Dieu, monsieur, ne perdez pas cette occasion, mariezvous avec la princesse dans le premier village où nous trouverons un curé : si nous n’en trouvons point, monsieur le licencié n’est pas la pour rien. Mariez-vous, je vous en prie: n’oubliez pas que le moineau dans la main vaut mieux que le vautour qui vole ; et que celui qui trouve son bien et ne le prend pas , est ensuite mal reçu à se plaindre. — Je vois

bien pourquoi tu désires si vivement ce mariage; mais tu peux te tranquilliser, parce quavant de combattre le géant, je compte mettre dans mes conditions que, sans épouser la princesse , on me donnera une portion du royaume dont je veux te faire présent. — A la bonne heure : et tâchez, s il vous plaît, que cette portion soit voisine de la mer, attendu que j’ai dans la tête un certain projet de commerce. ■■ — ■ Allons , mon ami , je suis décidé ; je vais combattre pour la princesse , et je remets m n retour auprès de celle que j adore après cette glorieuse expédition. Je te recommande de ne parler à qui que ce soit de tout ce que nous avons dit ; Dulcinée est si sévère , si délicate sur l’ h o n n e u 1% quelle ne me pardonnerait pas la plus petite indiscrétion , et mon cœur se la reprocherait comme le plus grand des crimes.

Ils en étaient là, lorsque le barbier leur cria de s’arrêter, parce qu ils avaient envie de se rafraîchir à une fontaine voisine. Sancho, fatigué de mentir, fut charmé de finir l’entretien. Cardenio, pendant ce temps , s était revêtu des habits de berger que Dorothée avait quittés. On s’assit autour de la fontaine , où l’on dîna, tant bien que mal, des provisions qu’avait le cure. Pendant le dîner il vint a

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