PARTIE I, CHAP. XXXI
passer un jeune garçon qui , apercevant don Quichotte , s’avança tout à coup vers lui. Je vous salue, monsieur, dit-il d’une voix dolente ; ne me reconnaissez-vous plus ? je suis ce malheureux André que votre seigneurie dé-> livra du chêne où j’étais si bien attaché. Don Quichotte se rappela ses traits , le prit par la main, et le présentant à la compagnie : Je suis charmé, s écria-t-il , de pouvoir vous fournir un exemple vivant de l’extrême utilité de la chevalerie errante. Il n’y a pas long-temps que , traversant un bois , je rencontrai cet enfant demi-nu , lié fortement à un arbre, tandis qu’un paysan barbare le fustigeait avec des courroies pour ne pas lui payer ses gages. Je fis délier ce pauvre jeune homme, et reçus le serment de son maître qu’il lui paierait ce qui lui était dû jusqu’à la dernière obole. Parle à présent, mon ami André, ce que je dis n’est-il pas exact ?
Très exact, reprit le jeune garçon; mais
quand vous fûtes parti — Ton maître te
paja sur-le-champ ? — Point du tout; il me rattacha plus fortement au même chêne, et me donna tant de coups que , depuis ce jour , grâce à Dieu, je n’ai pas quitté l’hôpital. C’est à vous , monsieur, s’il vous plaît, et à votre chevalerie que j’ai dû ce beau traitement ; si
vous ayiez bien voulu ne pas vous mêler des affaires d’autrui, j’en aurais été quitte pour une douzaine de coups de fouet, et j’aurais été payé de mes gages ; mais vous vîntes irriter mon maître, qui s’en vengea sur ma peau, en se moquant beaucoup de vous. Sancho, s’écrie don Quichotte , amène -moi Rossinante ; je veux aller sur-le-champ tirer de ce scélérat une épouvantable vengeance. Ce n’est pas la peine , monsieur , dit André ; je n’en veux point de vengeance, et j’aimerais beaucoup mieux que vous me donnassiez quelque chose pour continuer mon chemin. Sancho lui offrit son pain , avec un morceau de fromage : Tenez , mon ami , lui dit-il ; Dieu sait si ce que je vous donne ne me fera pas bientôt faute , car nous autres écuyers de chevaliers errans nous sommes toujours à la veille de mourir de faim et de soif.
André s’éloigna la tête basse ; et , quand il fut à quelques pas , se mit à crier en fuyant : Que le diable les emporte tous , les malheureux chevaliers errans , qui vous font rouer de coups quand ils prétendent vous secourir ! Don Quichotte voulut se lever pour châtier cet insolent; mais Dorothée le retint, et personne n’osa rire de la reconnaissance d’André.