‹ Don Quichotte de la Manche (volume 3)Chapitre 87 sur 114 · NOUVELLE · texte numérisé non relu

NOUVELLE

Deux jeunes cavaliers, riches et de bonne maison , vivaient ensemble à Florence : ils s’appelaient Anselme et Lothaire. La conformité de leur âge , de leurs goûts et de leurs *• mœurs , les avait tellement liés , qu’on ne les nommait que tes deux amis. Anselme , plus galant que Lothaire , donnait quelquefois à 1 amour le temps que son ami donnait àj la chasse ; mais il était toujours prêt à quitter ses maîtresses pour Lothaire , et Lothaire l’était de même à oublier la chasse pour Anselme.

Une jeune et belle personne de Florence fixa le volage Anselme ; il devint si épris des charmes de Camille , qu il se résolut a demander sa main. Cette union était de tout point assortie ; Anselme était aime. Son ami Lothaire obtint l’aveu de ses parens: Le ma-

PARTIE I, CHAP. XXXIII. 83 riage se fit bientôt; et les deux époux, heureux l’un par l’autre , remerciaient le ciel et Lothaire.

Pendant les premiers jours qui suivirent les noces , Lothaire continua de voir son ami avec sa familiarité ordinaire. Peu à peu ses visites devinrent moins fréquentes : sa délicate amitié lui faisait craindre, non d’exciter la jalousie de son ami , mais d’éveiller la malignité du public en vivant trop intimement dans la maison d’une jeune femme. Anselme s’en aperçut, et s’en plaignit avec tendresse : il dit à Lothaire que jamais il ne se serait marié, s’il avait pu prévoir que son hymen re-* lâchât les nœuds qui les unissaient : il le supplia de venir chez lui aussi librement qu’autrefois, l’assura que Camille elle-même serait vivement affligée d’être le prétexte ou la cause d’un refroidissement si cruel. Lothaire, sans avouer à son ami ses véritables motifs , inventa , chercha des excuses ; et , pressé vivement par Anselme , il se promit d accorder, autant qu’il lui serait possible, sa prudence et son amitié.

Quelques temps se passèrent ainsi , Anselme se plaignant toujours de ne pas voir assez Lothaire , et Lothaire sacrifiant à sa délicatesse le plaisir si doux à son cœur de ne

vivre qu’avec Anselme. Un jour qu’ils se promenaient ensemble , le nouvel époux lui parla de la sorte :

Tu crois sans doute, mon cher Lothaire , que , possédant à la fleur de l’âge une fortune au-dessus de mes voeux , une existence honorable , une épouse selon moi\ cœur , et le meilleur , le plus fidèle des amis , je dois me trouver heureux : détrompe-toi 5 je ne le suis point : un désir étrange , bizarre , insensé peut-être , me poursuit et me tourmente ; ma raison ne peut la vaincre : sa violence ne me permet plus de le tenir renfermé. Je te le confie , ami ; prends pitié de mon délire , et songe qu’il faut que je meure ou que ce désir s’accomplisse.

Lothaire , alarmé de ces paroles , serra tendrement la main d’Anselme , et lui promit de tout faire pour lui rendre le repos. Apprends donc , lui dit celui-ci , quel est ce secret dont je rougirais avec tout autre qu’avec toi , ce secret dont dépend ma vie : je veux éprouver ma femme; je veux m’assurer que j’en suis aimé ; que les promesses , les soins , les présens , tous les efforts qu’on tenterait pour la séduire n’ébranleraient point sa vertu; je veux enfin que cette vertu soit dans un péril assez grand pour que sa résistance ait quelque mérite : et

PARTIE I, CHÀP. XXXIII. 85 comme je ne connais personne plus digne d etre aime que toi , comme aucun mortel n’ obtiendra jamais ce qu’on a pu refuser à Lothaire , c est toi que j ’ai choisi pour cette épreuve. Si tu ne peux vaincre Camille, je serai sûr quelle est invincible: je jouirai d’un bonheur, d’une paix inaltérable, que je ne . devrai qu a tes soins : si malheureusement ces soins semblent te promettre quelques succès , je connais mon ami , je suis encore tranquille;

1 epreuve n’ira pas plus loin. Dans toutes les suppositions mon honneur est à couvert, et j aurai satisfait un désir que ma mort seule peut éteindre.

Lothaire fut long-temps à répondre ; il regaidait fixement Anselme; enfin il lui dit avec gravité : Si je n’avais pensé, mon ami, que c est moi que vous voulez éprouver, je ne tous aurais pas écouté jusqu’au bout. Je ne puis croire que vous ayez parlé sérieusement, et que j aie besoin de vous rappeler que l’amitié , ce sentiment divin qui s’honore de tous les sacrifices , s’offense avec juste raison d’une pioposition coupable. Demandez ma vie, vous en avez le droit, Anselme, je vous la donnerai de bon cœur; mais ne me demandez pas un crime.

Anselme pâlit et baissa la tête. Quoi! re-

prit Lothaire plus doucement , ce que tu m’as dit est donc yrai ! tu yeux que j’éprouve ta femme ! Mais écoute-moi , malheureux : tu crois Camille vertueuse , ton bonheur dépend de la croire telle ; ce qui peut t’arriver de mieux , ce que tu espères , ce que tu souhaites , c’est qu’elle résiste : elle résistera, je n’en doute point; alors qu’auras-tu gagné? que t’aura valu cette tromperie criminelle? rien que le repentir amer, profond, éternel, de l’avoir tentée. Qui le saura? me diras-tu. Toi, toi , qui te souviendras toujours d’avoir offensé sans motif la plus pure des épouses ; qui te le reprocheras sans cesse , qui ne pourras plus jouir de l'amour qu’elle aura pour toi , parce qu’une voix secrète te dira que tu ne le mérites plus ; toi enfin , dont le remords empoisonnera les tristes jours , et qui pourras t’appliquer ces vers si vrais d’un de nos poètes :

Le coupable a beau fuir , a beau cacher sa vie ;

Le jour, la nuit, maigre' ses soins,

Il tre mble , il gémit , il s’écrie :

Tant que mon cœur me suit , mon crime a des témoins.

Tu vois , Anselme , que je ne te parle que de ce que tu dois à toi-même et à ta femme. Je prends garde de ne point te rappeler ce que tu dois peut-être à moi : l’amitié seule devrait

PARTIE I, CHAP. XXXIÏI. 87 ten instruire, et m’épargner le chagrin si sensible, si douloureux, de faire rougir mon ami.

Anselme , qui écoutait dans un morne et profond silence , fut quelque temps à répondre. Enfin, d’une voix faible et triste : Lothaire , dit-il , je n’ai qu’un seul mot à opposer c* tes raisons : je suis malade , et certain de mourir de mon mal, si tu m’en refuses le remède. Ta vertu , ta sagesse , ont fait leur devoir; regarde si ton amitié n’aura point quelque remords, quand, n’espérant plus obtenir de toi ce que je veux, ce dont j’ai besoin, j’irai le demander à un autre, j’irai confier peut-être à un traître mon honneur , celui de Camille , mon repos , ma félicité. C’etft à quoi je suis résolu , c’est ce que tu peux m’épargner , en te prêtant pendant quelques instans à ma faiblesse , à ma folie. Je te promets , je te jure qu’une seule tentative me suffit a : Camille ne cedera point a une première attaque ; je ne t’en demande pas davantage, et je serai tranquille pour toujours.

Lothaire , effrayé du projet d’Anselme de s’adresser à un autre , prit aussitôt son parti. C’en est fait, répondit-il : puisque la vertu, la raison, la pudeur, la délicatesse ne peuvent rien sur votre esprit , je n’écoute que l’amitié ,

je m’associe à votre délire. Ne chargez personne de l’emploi pour lequel vous m’aviez choisi ; je promets de m’en acquitter. A ces mots Anselme se jette à son cou, le serre vivement dans ses bras, le remercie avec des transports, et lui demande , le supplie de commencer dès le lendemain à devenir l’amant de sa femme. Il te faudra , lui dit-il , des musiciens , des sérénades , peut -.être même des présens ; je te donnerai pour cela tout l’argent dont tu auras besoin. Si tu n’as pas le temps de faire les vers qu’il sera bon que tu lui adresses , je les ferai , mon ami, et tu peux être sûr que j’y mettrai du soin. Lothaire consentit à tout!; et, rempli d’une compassion douloureuse pour la démence d’Anselme , il promit d’aller dîner chez lui le jour suivant.

Il fut reçu de Camille avec cette familiarité franche que donne l’innocente amitié. Anselme , àÇeine hors de table , se pressa de dire qu’il avait affaire , et sortit précipitamment , dans une joie inexprimable de sentir qu’il les laissait tête à tête. Lothaire employa ce temps à parler à Camille de son époux, de leur amour mutuel , du bonheur dont un bon ménage fait jouir deux cœurs vertueux. Camille était de son avis ; et cette douce conversation se prolongea plusieurs heures , après lesquelles Lo-

PARTIE I, CHÀP. XXXIIÏ. 89 thaire sortit. Anselme l’attendait dans la rue : Eh bien! dit-il dès qu’il l’aperçut, es-tu déjà bien avancé? as-tu fait ta déclaration? l’a-t-elle bien ou mal reçue? Je n’ai pu, répondit Lo~ thaire , m expliquer ouvertement dans un premier entretien, mais j’ai préparé les choses , et j’espère pouvoir dans peu te rendre un compte plus satisfaisant. Allons , reprit Anselme , patience ! tu peux être sûr que de mon côté je nés négligerai rien , et que chaque jour je te procurerai un tête à tête avec ma femme , sans quelle puisse l’éviter.

En effet, ces rendez-vous eurent lieu pendant deux semaines. Lothaire n’en profita point ; mais il commençait à les redouter ; les attraits , 1 esprit , 1 amabilité de la charmante Camille l’avertissaient de fuir le danger. Il n'en était que plus attentif à répéter à l’imprudent Anselme que tous ses efforts étaient vains ; que , loin de lui donner la moindre espérance , Camille 1 avait menacé de lui fermer sa maison , meme d avertir Anselme. Fort bien , répondait celui-ci ; mais tu n’as fait encore que parler ; il est temps d en venir aux présens : les plus cruelles n y résistent guère. Voici quatre mille écus d or, que je te prie d’employer en pierreries, en bijoux, pour les offrir à Camille. Lothaire lui représenta qu’il abusait de sa com-

go DON QUICHOTTE,

plaisance , que ces honteux moyens lui répugnaient. Anselme promit que ce seraient les derniers ; et Lothaire , quoique las de le tromper , se résolut à le tromper encore.

Enfin , quelques jours après, au sortir d’un entretien avec Camille , Lothaire vint déclarer à son ami que l’offre de ses présens avait indigné la fidèle épouse , qu’elle l’avait traité de corrupteur infâme, lui avait marqué le dernier mépris , et qu’il était décidé à ne plus se présenter devant elle. Anselme l’écoutait d’un air aussi triste que mécontent : Ah ! Lothaire ! Lothaire, dit-il, combien peu tu te montres digne de ma confiante amitié ! J’ai tout vu , j’ai tout entendu , caché dans le cabinet voisin du salon de ma femme. Tu n’as pas dit un seul mot; et, par le ton que vous avez ensemble, il n’est malheureusement que trop sûr que jamais tu ne lui parlas d’amour.

Piqué d’être surpris à mentir , Lothaire avoua, non sans quelque honte, ce qu’il ne pouvait plus cacher, et promit, avec le dessein de tenir parole , d’exécuter cette fois ce qu’on exigeait de lui avec tant d’opiniâtreté. Anselme le lui fit jurer; et, pour lui donner encore plus de facilité que jamais , il prétexta des affaires pressantes qui le forçaient d aller passer huit jours chez un parent à la campagne.

PARTIE I, CHAR XXXIII, 9I il eut grand soin , à son départ , de recommander à Camille de recevoir, comme s’il n était pas absent, les visites de son ami; et, malgré les représentations de la sage épouse , il insista pour que chaque jour Lothaire vînt dîner avec elle et ne la quittât pas un instant, O misérable insensé ! ô malheureux ennemi de toi-même! que cherche^-tu? que vas-tu faire ? cesse de te donner tant de peines pour devenir 1 artisan de tes maux ! arrête , il en est temps encore. Tu es chéri, tu es adoré de la plus aimable des épouses ; la vertu seule avec toi règne dans son cœur innocent ; un tendre et fidèle ami ne respire que pour t’aimer; la fortune semble se plaire à te prodiguer tous ses dons ; elle ne te demande rien que de .savoir supporter le bonheur : et ce bonheur te lasse, t’accable ! et tu emploies, pour le détruire , tes soins , ton esprit , ton adresse , toutes les facultés de ton âme ! tranquille possesseur d une mine inépuisable de plaisirs , de félicité , tu la combles de tes propres mains , et tu te creuses auprès d’elle le plus affreux des précipices !

Dès le lendemain du départ d’Anselme , Lothaire arriva chez Camille ; mais il ne la trouva plus seule. Une de ses femmes, nommée Léonelle , avait reçu de sa maîtresse l’ordre

secret de rester au salon. Cette conduite que Lothaire admirait, l’espèce de gêne qu elle lui faisait éprouver , les qualités , les charmes nouveaux qu'il découvrait sans cesse dans Camille, tout nourrissait, tout augmentait une passion que Lothaire s’avoua trop tard. Il n’était plus temps de l’éteindre : il s’en aperçut avec effroi, voulut fuir, n’en eut pas la force ; et , oubliant à la fois la vertu , l’amitié , l’honneur , dans un moment où Léonelle était sortie , il tombe aux genoux de Camille , lui fait l’aveu de son amour , avec un trouble , un transport , qui n’en attestaient que trop la violence. Camille , surprise , se lève , jette sur Lothaire un coup-d’œil de mépris , et gagne son appartement.

Elle réfléchit mûrement à ce qu’elle devait faire. D’après les ordres précis d’Anselme , n’osant fermer sa maison à Lothaire , elle écrivit le soir même ce billet à son époux , et l’envoya par un exprès :

« La confiance que vous m’avez témoignée « en me laissant seule dans votre maison m’hoc( nore moins qu elle ne m’afflige. Si votre re- « tour n’est pas prochain , je vous demande « la permission de me ï-etirerchez mes parens. « Là , du moins , je pourrai m’entretenir en

PARTIE I, CBAP. XXXIII. g3 « liberté de ma tendresse pour vous , eJt du « véritable chagrin que me cause votre ab- « sence. Cette conversation parait ennuyer « 1 ami que vous m avez ordonné de recevoir « tous les jours. Il me semble se plaire davan- « ta,ge a me parler de lui seul. Ce peu d’accord « dans nos sentimens rend nécessaire ici votre « présence. »

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