‹ Don Quichotte de la Manche (volume 3)Chapitre 88 sur 114 · CHAPITRE XXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIV

Continuation de la Nouvelle du Curieux extravagant.

Anselme fut transporté de joie en recevant cette lettre : il ne douta plus que son ami n’eût tenu parole , et répondit en peu de mots à sa femme quelle se gardât bien d’aller chez ses parens, parce qu il était sur le point de revenir. Cette réponse , ce silence sur tout ce qu elle avait écrit, étonnèrent Camille et lui déplurent. Elle résolut d’attendre son é(poux , sans se plaindre , sans le presser ; et , trop certaine d elle-même , trop sûre que la vertu n’a jamais besoin de fuir, elle continua de voir Lothaire.

Celui-ci , dont l’ardente passion , augmentée par la résistance, n’était plus capable de

s’arrêter, vint plus assidûment chez Camille, ne perdit pas un jour, un instant, employa tous les moyens de toucher, d attendrir celle qu’il aimait, et, secondé par sa grâce, par son amabilité naturelle, par l’extravagance d’Anselme , qui prolongeait exprès son absence , par le temps , qui en amour fait pardonner le lendemain ce dont on s offensait la veille , il s’aperçut , il découvrit que la vertueuse , la sévère Camille commençait à cham celer., Aussitôt il redouble d’efforts, demande, pressé , supplie , répand des larmes sincères , attend , épie , fait naître les occasions , les momens , surmonte pas à pas les obstacles , s’avance de succès en succès , empêche qu’on ne s’aperçoive de ceux qu’il vient d’obtenir, en profite, se plaint encore, ne s’arrête jamais dans ses victoires, et finit par triompher.

Qui l’aurait pensé de Camille? Qui l’aurait dit dé Lothaire ! Tous deux étaient nés vertueux; jamais un seul désir coupable n’eût corrompu ces âmes pures , si le délire d’Anselme ne les eût forcées chaque jour a s approcher davantage d’un inévitable danger , a le braver, à s’y plaire , à ne le voir qu en y périssant.

Anselme revint , et son premier soin lut de courir chez Lothaire. Celui-ci, cachant de son

PARTIE I, CHAP. XXXÏY. g5 mieux et son trouble et sa rougeur , lui dit : Ami, sois satisfait; j’ai employé près de Camille tous les efforts , tous les moyens que l’amour peut mettre en usage : après m’avoir marqué de la colère , elle a fini par me repousser avec l’arme de l’ironie. Ne me demande pas d’autres détails, ils seraient humilians pour moi : reprends tes diamans que voilà, et jouis en paix du bonheur que tu ne sens pas tassez , de posséder la plus aimable des épouses.

Enchanté de ce récit , Anselme embrassa plusieurs fois , serra contre sa poitrine ce bon , ce fidèle ami , qui , disait-il , venait de lui rendre le plus signalé des services. Mais, ajouta-t-il avec prière , je te demande , mon cher Lothaire, je te supplie de venir chez moi aussi souvent que dans mon absence , de marquer à ma femme les mêmes empressemens, de soupirer, de la regarder avec tendresse, d’avoir l’air enfin d’être toujours amoureux d elle, et de chercher à te cacher de moi. Je te servirai sur ce dernier point avec une merveilleuse adresse : tu sens combien cela est nécessaire pour qu’elle ne soupçonne jamait? la feinte convenue entre nous. Lothaire, en baissant les yeux, avoua qu’il avait raison.

Quelques temps se passèrent ainsi, sans

que les amans heureux eussent beaucoup de peine à tromper un époux qui s’y prêtait avec tant de soin. Camille, Camille coupable, avait été forcée de mettre dans sa confidence la jeune Léonelle , celle de ses femmes qu’elle aimait le mieux. Léonelle, sage jusqu’alors, pervertie par l’exemple de sa maîtresse , ne tarda pas à l imiter ? elle eut bientôt un amant comme elle; et, ne redoutant plus rien depuis qu’elle avait le secret de Camille , elle osa faire venir la nuit son amant jusque dans sa chambre. Camille le sut , et fut obligée de tolérer cette insolence. Son crime, qui lui faisait sentir qu’elle avait perdu tout droit , même au respect de ses gens , lui donna souvent l’humiliation de devenir la complice , la complaisante de sa suivante, et de l’aider à cacher ou à faire évader cet amant; châtiment sévère, juste , que la femme qui s’est avilie ne peut jamais éviter.

Lothaire n’était point instruit des intrigues de Léonelle. Un jour qu’il attendait l’aurore auprès de la maison d’Anselme , il voit descendre un jeune homme par une des fenêtres de l’appartement de Camille. Troublé , furieux, il ne douta point que ce ne fut un rival, et que Camille ne le trompât lui-même comme elle trompait son époux : il poursuit

PARTIE I, CHAP. XXXIV. 97 en vain ce jeune homme , qui bientôt échappe à ses yeux ; et le malheureux Lothaire , égaré par son dépit, par la violence de sa jalousie , va s\ur-le-champ trouver Anselme , l’éveille ; et dans sa fureur : Ami , dit-il , depuis trop long -temps je te cache un affreux secret. Camille n’est plus Camille : sa faiblesse n’a pu soutenir la trop longue épreuve où nous l’avons mise; elle cède enfin; elle m’a promis un rendez-vous pendant la première absence que tu dois faire. Feins de partir, reviens en secret te cacher dans l’appartement de ta femme ; tu t assureras de son crime , et tu la puniras à ton gré.

Anselme, pâle et tremblant, répondit d’une voix altérée qu’il suivrait le conseil de Lothaire : il versa des larmes amères , ne fit aucun reproche à ce perfide ami , qu’il pria de le laisser seul.

Déjà Lothaire se repentait de ce qufil venait de faire; déjà l’amour dans son cœur 1 emportait sur le ressentiment. Désespéré a avoir remis dans les mains d’un époux offensé une vengeance qu’il aurait pu satisfaire d une manière moins cruelle , il ne vit plus d autre ressource que d’instruire Camille du sort qui 1 attendait. Il lui écrivit, l’accabla de

reproches, mais l'avertit du péril qu’elle allait courir dans ce même jour.

Léonelle apporta la réponse , et justifia sa maîtresse , en prouvant par des détails précis que c’était son propre amant qui s’était échappé par la fenêtre. Elle parvint, non sans peine, à le persuader à Lothaire, qui n’en put douter à la fin , et se repentit d’autant plus d’avoir tout dit à son ami. Calmez-vous , reprit Léonelle , nous saurons nous tirer de ce pas difficile : nous ne vous demandons que d’être prêt à vous rendre chez ma maîtresse lorsque je viendrai vous chercher.

Pendant ce temps , le triste Anselme , après avoir prévenu sa femme qu’il était obligé de partir , avait feint de se mettre en route , et , par une porte secrète , était venu se cacher dans le cabinet voisin de l’appartement de Camille. Celle-ci , qui le savait là , se promenait à grands pas dans sa chambre , affectait d’être agitée , s’arrêtait , soupirait , parlait seule. Anselme , respirant à peine , suivait jusqu’au moindre de ses mouvemens. Tout à coup , d’une voix émue , Camille appelle Léonelle : Ya me chercher, lui dit-elle , le poignard de mon époux. Un poignard , madame ! répond la servante ; eh i bon dieu ! qu’en voulez -vous faire? — Obéis , ne ré-

PARTIE I, CHAP. XXXIV. 99 plique pas. Léonelle apporta le poignard ; Camille le saisit vivement , le tire , essaie la pointe , et le cache s,ous sa robe. Ensuite , regardant Léonelle avec des yeux brillans de courroux : A présent , dit-elle , cours chez ce perfide, ce traître, cet infâme Lothaire , qui osa me mépriser assez pour espérer de me séduire; va lui dire que je l’attends. Madame , reprit Léonelle avec l’air de trembler de frayeur , daignez réfléchir à ce que vous allez faire. Vous voulez tuer Lothaire; mais en aurez-vous la force ? comment cacherez-vous ce meurtre ? que dira votre mari ? pourrez-vous lui persuader le vrai motif de cette vengeance ? votre honneur , qui vous est si cher, ne souffrira-t-il pas lui-même du bruit de cette aventure ? Songez à tous les périls qui vont vous environner. Que m’importent les périls ? interrompit Camille avec feu ; je ne connais qu’un péril , qu’un seul malheurqui me touche , celui de manquer à ce que je dois au plus chéri des époux. Un abominable fourbe , se jouant de sa bonne foi , veut l’outrager , m’outrager moi-même : je n’écoute , je ne vois rien que son crime et ma vengeance. Allez le chercher, Léonelle, et faites ce que j’ordonne.

La perfidei Léonelle obéit. Anselme , transporté de joie, de reconnaissance, d’amour

pour sa femme , fut prêt à sortir du cabinet pour aller tomber à ses pieds : mais il voulut jouir encore de ce délicieux spectacle ; il essuya les larmes de tendresse qui déjà baignaient son visage , et resta dans le cabinet.

Lothaire ne se fit pas attendre. Dès que Camille l’aperçut , elle se leva , saisit son poignard ; et plaçant la pointe contre sa poitrine : Arrêtez , dit-elle , ou j’expire ; écoutez-moi dans le silence , et gardez-vous de faire un seul pas.

Depuis long-temps , Lothaire , pour la première fois , vous avez osé me parler d’amour. Ce que j’en dis à mon époux était suffisant pour l’instruire : il ne fit pas semblant de m’entendre ; sans doute il était rassuré par son estime pour moi, par son amitié pour vous. Je crus alors que mes dédains, mon silence , ma conduite, vous guériraient d’une passion importune autant qu’offensante. Il faut que ma résolution ait été mal exécutée ; il faut bien que , sans le vouloir , je vous aie donné de justes motifs de me mépriser , puisque oubliant à la fois ce que vous devez à la vertu , qui jadis vous était chère, à l’amitié, dont vous sembliez digne , vous ayez continué vos poursuites criminelles. Fatiguée de cette constance si humiliante pour moi , je vous ai promis , pour

PARTIE 1, CHAP. XXXIY. IOI m’en délivrer, que vous recevriez aujourd’hui la récompense de vos soins : je vais acquitter ma parole. Ne vous attendez pas à aucun reproche : je pense , je crois fermement que c’est toujours la faute d’une femme quand un homme ose deux fois lui parler de son déshonneur. Vous avez espéré le mien ; c’est donc ma faute , et je m’en punis.

A ces mots, levant le bras assez lentement pour que Léonelle pût accourir , elle se frappe , malgré ses efforts , légèrement à l’épaule gauche , et tombe sanglante sur le parquet. Le pauvre Anselme à cette vue s’évanouit dans son cabinet. Lothaire interdit , hors de lui , admirant avec effroi jusqu’où pouvait aller l’astuce , la fausseté d’une femme coupable , se hâta d’emporter Camille , fit panser sa plaie peu profonde , et revint rendre à la vie son aveugle et crédule ami.

Celui-ci , ne doutant plus qu’il possédait la plus chaste, la plus vertueuse des femmes, s’informa d’abord en tremblant si la blessure était dangereuse. Lothaire Payant rassuré , rien ne put égaler sa joie ; il se félicitait de son bonheur, il embrassait mille fois son ami , qui , triste , accablé de remords , avait à peine la force de recevoir ses caresses. Anselme , sans y prendre garde , fit semblant de revenir le

DON QUICHOTTE, soir, trouva Camille indisposée, ne lui parla que dé son amour ; et , grâce à cette horrible comédie , les deux amans continuèrent à tromper encore quelque temps ce malheureux insensé, à qui sa folie et son imprudence , après avoir coûté l’honneur , coûtèrent enfin la vie.

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