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veillait sur Cardenio , lorsque Lucinde , rompant la première le silence , dit ces paroles à Fernand : Seigneur, il en est temps encore , revenez enfin à vous-même ; laissez-nous la possibilité de vous conserver de l'estime. Vous savez trop que vos promesses , vos menaces , vos fureurs ne peuvent et ne pourront rien. Renoncez volontairement à un bien qui n’est pas à vous, et que jamais vous ne posséderez. ,Yoilà mon époux , voilà celui que j’ai choisi , celui à qui j’appartiens , à qui j’appartiendrai jusqu’à la mort. Laissez-moi retourner à lui , ou servez-vous du seul moyen qui vous reste de m’en empêcher : percez ce cœur où il règne , où il régnera toujours; délivrez-moi d’une vie que vous me rendez affreuse; je bénirai mon trépas, puisqu’il me délivrera de votre indigne violence , et qu’il prouvera du moins au seul homme que je puisse aimer que Lucinde est morte fidèle.
Fernand l’écoutait en silence, baissant les yeux , fronçant les sourcils , et tenant toujours les mains de Lucinde. A peine a-t-elle achevé de parler, que Dorothée, faible et pâle, fait un effort , se traîne vers Fernand , et vient tomber à ses genoux.
Àh! monseigneur, lui dit - elle , vous qui m’avez appelée votre épouse , et que je n’ose
PARTIE ï, CH AP. XXXVI. n5 qu’en tremblant appeler monseigneur, ne détournez pas vos regards de moi , daignez reconnaître à vos pieds la malheureuse Dorothée. Je suis cette humble villageoise que votre amour, si tendre alors , se faisait un plaisir d’élever jusqu’à vous. Je vivais heureuse et paisible dans la maison de mon père; rien ne manquait à mes souhaits ; j’ai cru vos sermens , monseigneur; et voyez l’état où je suis ! Je vous aimai ; depuis ce jour, abandonnée de ma famille , méprisée de l’univers, sans appui, sans consolation, je n’ai que vous seul au monde; je n’ai d’espoir que dans la pitié de celui qui implora la mienne. Je ne rappelle point des sermens que vous avez oubliés; je ne vous parle point des nœuds que vous m’offrîtes vousmême , et dont je ne doutai pas ; vous m’en avez jugée indigne : il faut bien que , sans le savoir, j aie été coupable aux.yeux de Fernand, puisqu’il n’a pas craint de manquer aux engagemens les plus saints ; puisque , non content de me condamner à un désespoir éternel il livre a la honte , a 1 opprobre les cheveux blancs de mon père , ma famille , tous mes pareils , serviteurs fidèles , depuis tant de siècles, de ses aïeux qui les honoraient. Il faut que Dorothée soit criminelle pour que le généreux Fernand se montre pour eux si barbare. Mais
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où voulez-vous que je vive pour expier mon forfait? Votre mépris m’a fermé tout asile; je n’en ai plus qu’auprès de vous; vous êtes le seul , hélas ! dont je puisse soutenir la vue. Souffrez du moins qu’à votre suite je pleure sans cesse l’erreur, la seule erreur de toute ma vie ; souffrez que je sois votre esclave ; je vous le demande à genoux, en arrosant vos pieds de mes larmes. Est-ce une trop grande faveur pour celle à qui vous aviez juré , par l’honneur, par la religion , de la prendre pour votre épouse.
Aux derniers mots de Dorothée , tout le monde versait des pleurs ; Fernand lui-même, ému , troublé , ne respirait qu’avec peine ; son visage s’adoucissait, ses mains tremblaient, ses yeux mouillés cessaient de regarder Lucinde. Enfin , la laissant tout à coup , il se tourne vers Dorothée ; et la relevan t avec transport : Vous avez vaincu , lui dit-il , aimable et belle Dorothée ; oui , je reviens , je reviens à mes premières amours. Il la presse contre son cœur en prononçant ces paroles. Lucinde , à peine en liberté , s’était précipitée vers Cardenio. Celui-ci embrassait ses genoux , pleurait d’amour et de joie, la regardait, doutait de son bonheur, et craignait que sa raison ne fut trop faible encore pour le soute-