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nir. Lucinde , qui lisait dans ses yeux tout ce qu’éprouvait son âme, le rassurait en pressant ses mains , lui répétait qu’elle était Lucinde , que Lucinde lui était rendue , qu elle était à lui pour toujours.
Don Fernand , après avoir relevé Dorothée , fixa sa vue sur ces deux amans ; son front rougit, et sa main se porta sur son épée. Dorothée , attentive à ce mouvement , embrassa Jde nouveau son époux : Hélas ! seigneur , lui dit-elle , ne puis- je donc être heureuse qu autant que vous ne verrez point d’heureux? Le spectacle du bien qu elle a fait doit-il déplaire à votre vertu? Noij , non ; je vous connais trop bien ; je sais démêler mieux que vous tous les sentimens de \sbtre âme fière , sensible autant qu’impétueuse , passionnée , et plus noble encore. Voilà votre ami, don Fernand; voilà celui que votre coeur choisit pour lui accorder votre confiance, celui qui vous donna la sienne, et reçut de vous le serment que vous l’ uniriez à l’objet de ses vœux. Vous l’avez tenu ce serment, vous venez de lui rendre sa femme : vous êtes digne de vous-même , vous êtes toujours le généreux Fernand. Portez , portez des yeux assurés sur ces époux qui vont vous devoir la félicité dont ils jouiront, sur ces témoins qui vous admirent. Quitte envers
l’honneur, envers l’amitié , vous avez recouvré vos droits au respect de tout l’univers. L’amour seul , hélas ! peut encore se plaindre : mais il ne se plaindra point; il songe plus à vous qu’à lui.
Le curé , le barbier, se joignirent alors à 1 aimable Dorothée ; et les éloges , les hommages qu’ils prodiguèrent à Fernand achevèrent de le ramener. C’en est fait, s’écria-t-il, que Lucinde et Cardenio jouissent en paix d’un bonheur qu’ils n’ont que trop acheté : je ne puis leur rien envier, si mon épouse adorée daigne pardonner mon égarement ,’ si ma Dorothée ne se souvient plus que du serment que je lui lis, et qu’en ce jour même je vais acquitter.
En finissant ces mots, Fernand fléchit un genou devant Dorothée; et, se retournant avec un sourire mêlé de tendresse et de repentir, il tend la main à Cardenio. Celui-ci court la baiser et la mouiller de ses larmes. F ernand se hâte de l’embrasser ; il va demander pardon à Lucinde , et retourne se jeter en pleurant dans les bras de son ancien ami. Dès ce moment plus de colère, plus de haine. Les quatre amans portent l’un sur l’autre des regards doux et satisfaits. Leur joie pure est partagée par le curé , maître Nicolas , Sancho
PARTIE I, CHAP. XXXVI. 119 lui-même, qu.i sanglotait. Il est vrai qu’il adit depuis n’avoir pleuré que de chagrin de ce que Dorothée n était plus princesse.
Don Fernand se fit raconter par son épouse tout ce qui lui était arrivé depuis leur sépa<ration. Il 1 instruisit à son tour qu’après la lecture du fatal billet trouvé dans le sein de Lucinde , plein de dépit et de fureur , il avait quitté brusquement la ville. Bientôt il sut que Lucinde avait disparu de chez ses parens', et fut plusieurs mois à découvrir qu elle s’était retirée dans un couvent situé au milieu de la campagne. Il forma le dessein d aller l’enlever : suivi de trois de ses amis , il en était venu facilement à bout; et le hasard l’avait conduit dans cette même hôtellerie où l’amour terminait enfin et ses peines et ses erreurs.