‹ Don Quichotte de la Manche (volume 3)Chapitre 96 sur 114 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Continuation de l'histoire du captif.

Sur la cour de notre prison donnaient les fenêtres d’un Maure aussi riche que puissant: ces fenêtres , selon l’usage des Musulmans d’Afrique , étaient infiniment étroites , et défendues par des jalousies où la lumière perçait à peine. Un jour que, seul dans le bagne, avec trois de mes compagnons , nous nous exercions à sauter, je levai les yeux par hasard, et j’aperçus suspendue à ces jalousies

(1) Ce Saavedra est Cervantes lui-même. Yoyes

DON QUICHOTTE, une canne au bout de laquelle était un mouchoir noué ; la canne se balançait et paraissait nous faire signe d'approcher. Un de mes camarades , à qui je la montrai , se hâta de courir sous la fenêtre ; mais la canne aussitôt s’éleva , et , par son mouvement à droite et à gauche , sembla faire entendre que ce n’ét,ait pas lui qu’on demandait. Le captif revint tristement; la canne était déjà baissée : un autre alla tenter l’aventure , et ne fut pas plus heureux : le troisième y courut de même , et la canne ne l’attendit pas. C’était mon tour : j’approchai; la canne vint tomber à mes pieds. Je dénouai le mouchoir, j’y trouvai dix pièces d’or. Jugez de la joie d’un malheureux, oublié de l’univers , et qui n’avait pas la moitié du pain nécessaire à son existence ; jugez des transports qu’éprouva mon cœur pour ce bienfaiteur inconnu , qui soulageait ma misère , et m’avait si clairement marqué que c’était moi qu’il voulait secourir. Je regardai long-temps la jalousie : j’aperçus une main fort blanche à travers ses obscurs rayons. Ne doutant point que ce ne fût une femme compatissante , nous lui fîmes tous de profondes révérences à la manière des Maures , en croisant nos mains sur notre poitrine. Un moment après nous vîmes entr’ouvrir la jalousie, et

PARTIE I, CHAP. XL. i39 paraître une petite croix de roseau , qui se retira sur-le-champ. Cette croix nous fit présumer que quelque esclave chrétienne habitait dans cette maison , et se plaisait à soulager ses frères ; mais la blancheur de la main , et un bracelet de diamans que nous avions aperçu , ne s’accordaient point avec cette opinion.

Sans pouvoir pénétrer la vérité , nous avions sans cesse les jeux sur la fenêtre chérie. Pendant quinze jours nous n’j vîmes rien : toutes les informations que nous prîmes sur les personnes qui habitaient cette maison nous instruisirent seulement qu elle appartenait à un riche Maure , nommé Agimorato , ancien alcade de la Pata ; ce qui est chez eux une grande charge. JNous n espérions plus revoir la bienfaisante canne , lorsqu au moment où nous étions encore seulsi dans le bagne elle reparut tout à coup avec un mouchoir beaucoup plus rempli. Nous fîmes les mêmes épreuves ; la canne ne descendit que pour moi. Je trouvai dans le mouchoir quarante ecus d’or d’Espagne avec une lettre arabe , au bas de laquelle était tracée une croix. Je baisai la croix, le mouchoir; je fis signe que je lirais le papier : et quand nous eûmes fait nos révérences , je vis

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encore la main blanche fermer de même la

jalousie.

Charmés de ce nouveau bienfait , mais un peu confus de ce qu’aucun de nous ne savait l’arabe, nous cherchâmes avec de grandes précautions quelqu’un qui nous lût cette lettre. Enfin j ’osai me confier à un renégat de Murcie , qui me témoignait beaucoup d’amitié depuis que j étais captif, et me sollicitait de lui rendre un service assez important c’était de signer que je le connaissais pour un honnête homme , rempli du désir secret de retourner à sa religion. Les renégats abusent trop souvent de ces certificats pour aller faire des courses chez les chrétiens, et sauver leur vie quand ils sont pris ; mais celui dont je parle me paraissait de bonne foi. Je lui donnai ma signature , et , maître de son secret , qui l’aurait fait brûler vif, s il eût été découvert, je n’hésitai point à lui montrer ma lettre arabe , que je dis avoir trouvée dans le bagne. Le renégat la lut en silence. Je lui demandai s’il l’entendait bien ;’il me répondit que oui , demanda une plume et de l’encre pour la traduire littéralement , et me remit cette traduction , en me prévenant que Lela Marien voulait dire la Vierge Marie . La lettre s’exprimait ainsi :

PARTIE I, CHAP. XL. i^i a Quand j ’étais petite , mon père avait une « esclave qui m’apprit (c prière des chrétiens , et me « de Lela Marien. Cette chrétienne mourut : je « sais qu elle est allée avec Alla , parce qu elle « m’est apparue deux fois , et m’a dit que Lela « Marien, qui m’aime fort, me conseillait de « me retirer chez les chrétiens. Je ne sais « comment faire pour m’y rendre : de tous les « captifs que j’ai vus par ma fenêtre, aucun ne « m’a paru aussi honnête homme que toi. Je <( suis très belle, très jeune, et je possède (c beaucoup d’or : vois si tu veux m’emmener , <( et devenir mon mari là-bas. Ne me trompe « point ; car Lela Marien te punirait. Je crains « bien que tu ne puisses lire ceci : prends « garde de ne le montrer à aucun Maure , parce « qu’ils sont tous des traîtres , et que , s’ils « instruisaient mon père , tu serais cause qu’il « me jetterait dans un puits. La première fois « je mettrai un fil à la canne ; tu pourras j « attacher ta réponse. Si tu ne trouves per- « sonne qui te l’écrive en arabe , fais-la-moi « par signes ; Lela Marien me l’expliquera. « Qu’elle te garde ainsi qu’Alla, et cette croix, « que je baise souvent, comme me l’a recom- « mandé la captive. »

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La joie que nous causa la lecture de cette lettre fut si vive, que , malgré nos efforts pour la cacher , le renégat s’aperçut que la lettre regardait un de nous. Il nous pressa, nous supplia de nous ouvrir entièrement à lui , nous jura sur un crucifix qu’il portait caché dans son sein d’exposer sa vie pour nous servir , et nous parut si vrai , si sincère , si repentant de sa première faute , que nous résolûmes de lui déclarer un secret dont il savait déjà la moitié. Nous l’instruisîmes de tout, nous lui fîmes voir la fenêtre , afin qu’il pût s’informer d’une manière précise de l’intérieur de cette maison, et je lui dictai ma réponse , qu’il écrivit en arabe. Dans cette réponse j’exprimais à la jeune Maure ma tendre reconnaissance et celle de mes compagnons ; je l’assurais qu’eux et moi nous étions prêts à mourir pour elle; que nous allions nous occuper des moyens d’exécuter ses volontés , et qu’à notre arrivée en Espagne je lui jurais sur ma religion et sur l'honneur de devenir son époux.

Cette lettre écrite , j’attendis le moment de voir paraître la canne. Elle descendit deux jours après. Je courus attacher mon papier à la place du mouchoir, qui cette fois contenait plus de cinquante écus d’or. La même nuit le renégat vint nous confirmer que le maître ae

PARTIE I, CHAP. XL. 143 cette maison était le riche Agimorato ; qu’il y vivait seul avec ses esclaves , et sa fille ZoraïSe , unique héritière de ses trésors , et dont l’extrême beauté la faisait rechercher en mariage par plusieurs vice-rois d’Afrique. Il avait appris de plus qu’une captive chrétienne , morte depuis quelque temps , avait élevé dès l’enfance cette jeune et belle personne.

Tout s accordait avec la lettre , avec ce que nous savions. Nous n’hésitâme& plus à nous concerter avec le renégat pour parvenir à nous échapper, en emmenant notre bienfaitrice. Il répondit d’en venir à bout ; mais , avant de faire aucune tentative, nous pensâmes qu’il était sage d’attendre une seconde lettre de Zoraïde. La canne descendit quatre jours après avec plus de cent écus d’or , et ce billet , que le renégat me traduisit sur-le-champ :

« J’ignore comment nous pourrons nous « en aller en Espagne : j ai prié Lela Marien « de me le dire ; elle ne me l’a pas encore dit. « Je crois que le meilleur parti serait de te « racheter toi et tes amis avec l’argent que je <c te fournirai par cette fenêtre; je t’en don- « lierai tant que tu voudras. Ensuite un de « vous irait en Espagne , eh reviendrait avec « une barque chercher les autres , et me pren-

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« dre moi-même. Cela serait fort aisé , parce « que je vais passer l’été dans le jardin démon « père , situé au bord de la mer près de -la « porte de Babazon. Je voudrais que ce fût <c toi qui allasses et qui revinsses ; car je me fie « à ta parole. Prends -y garde. Lela Marien « saurait bien te la faire tenir. Adieu , cbré- <c tien ; qu’Alla te garde î »

Après avoir lu cette lettre , chacun de nous s’offrit aussitôt pour aller chercher la barque ; mais le renégat combattit ce projet : Mes amis , dit-il , vous ne savez pas que la probité la plus ferme a de la peine à soutenir cette dangereuse épreuve : on a plusieurs fois essayé de racheter ainsi des captifs ; après les sermens les plus solennels qu’ils reviendraient chercher leurs frères , aucun n’est jamais revenu. Ce malheur est encore arrivé récemment à des prisonniers chrétiens avec des circonstances affreuses (i Croyez-moi , ne partons qu’ensemble. Je vous propose d’acheter, avec l’argent que vous me fournirez , une barque que j’armerai sous prétexte d’aller commercer à Tetuan. J’aurai de la peine sans doute à obtenir cette permission ,

(i) Cervantes parle ici de l’aventure arrivée à lui-même.

PARTIE I, CHAP. XL. 145 parce que les Maures se défient des renégats , et craignent toujours qu’ils ne s’en retournent ; mais je mettrai de moitié dans mon gain un certain Maure que je connais ; et , sous ce nom , maître de la barque , il me sera” facile de venir vous prendre avec Zoraïde.

Quoique nous eussions préféré d’obéir à notre bienfaitrice , nous n’osâmes résister au renégat de qui dépendait notre sort ; nous nous abandonnâmes à lui. Je répondis à Zoraïde que notre grande entreprise était déjà commencée ; que sa bonté seule pouvait en assurer le succès : je lui renouvelai mes sermens; et je reçus d’elle en peu de jours plus de deux mille eeus d or , dont nous remimes une partie au renégat. Bientôt la jeune Maure m écrivit que le vendredi d’après elle irait s’établir au jardin de son père. A l’instant même je me rachetai par le moyen d’un marchand Valencien , qui fit semblant de me prêter huit cents écus que le roi demanda. Mes compagnons se rachetèrent avec les mêmes précautions ; et , grâce aux générosités de Zoraïde , nous étions libres la veille du jour qu elle devait aller au jardin.

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