‹ Don Quichotte de la Manche (volume 3)Chapitre 97 sur 114 · CHAPITRE XLL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLL

Fin de l’histoire du captif.

Pendant ce temps, notre renégat s’était muni d’une excellente barque , capable de contenir trente personnes. Afin de mieux cacher ses desseins , il fit quelques voyages sur la côte avec le Maure qu’il avait pris pour associé. En allant et venant, il s’arrêtait toujours dans une petite anse , éloignée seulement de deux portées de fusil du jardin de Zoraïde , et venait même jusque dans ce jardin demander des fruits à son père , qui n’en refusait à personne. Je m’assurai de mon côté d’une douzaine de rameurs espagnols , braves, fidèles , déterminés , que je m’attachai par des présens. Tout étant disposé, je leur donnai l’ordre de se rendre , le vendredi suivant . vers le soir, auprès du jardin d’Agimorato , d’y venir un à un par différens chemins , et de m’attendre dans ce lieu. Cela fait , je ne m’occupai plus que d’avertir Zoraïde , afin qu’elle fut prête à partir, et que notre présence ne l’effrayât pas.

J’allai moi-même au jardin , sous prétexte de cueillir des herbes. La première personne

PARTIE I, CHÀP. XLI. 1,47 que je rencontrai fut le vieux Agimorato } qui, me parlant dans un certain langage mêlé d’arabe et de castillan , assez usité dans la Barbarie, me demanda ce que je cherchais. Je suis esclave d’Arnaute Mami , répondis - je dans le même langage ; et comme vous êtes l’ami de mon maître , j’ai pensé que vous me permettriez de venir prendre une salade. Au moment même parut Zoraïde qui m’avait aperçu de loin. Je ne l’avais jamais vue, et mon cœur la reconnut. Le transport qu’elle me causa venait bien moins de son éblouissante beauté que du sentiment de respect, d’amour , de reconnaissance , que m’inspirait cet ange sauveur. Mes jeux admiraient ses traits ; mais elle eût été moins belle , que je l’aurais de même adorée. Je dissimulai de mon mieux ma vive et tendre émotion. Zoraïde avançait lentement; son père lui cria d’approcher. Les Maures , si jaloux entre eux, ne font aucune difficulté de laisser voir leurs femmes ou leurs filles aux chrétiens. Je contemplais en silence cette charmante Zoraïde dont les oreilles et le cou étaient couverts de diamans ; des bracelets d’or , incrustés de pierres précieuses , brillaient à ses bras , à ses jambes nues, suivant l’usage de son pâjs ; et sa robe était brodée des plus grosses perles de

l’Orient. Pour juger de ce qu’elle était avec des ornemens si beaux, regardez ce qu’elle est encore après tout ce qu elle a souffert.

Dès qu elle fut près de nous , Agimorato lui dit en arabe que j étais esclave d’Arnaute Mami. Chrétien , reprit-elle alors en bégayant le langage mêlé dans lequel son père l’aidait , pourquoi ne te rachètes-tu pas? Je me suis racheté , lui répondis-je , mais ma rançon n’a pu être payée qu 'aujourd’hui , parce que mon maître a demandé mille et cinq cents soltamis . C’est trop peu , ajouta-t-elle avec un sourire ; si tu m’avais appartenu, je ne t’aurais pas donné pour trois fois ce prix. Vous autres chrétiens >vous vous faites toujours pauvres , et vous vous plaisez à tromper les Maures. Je ne sais point tromper, répliquai- je , est l’on peut compter à jamais sur ce que j’ai dit une fois.

Zoraïde rougit à ce mot , baissa les yeux , et reprit d’une voix plus douce : Quand parstu , chrétien? — Demain, à ce que j’espère, sur un vaisseau français qui doit m’emmener. — Pourquoi n’attends-tu point un vaisseau espagnol? Ces Français, dit-on', ne vous aiment pas. — Il est vrai ; mais je suis presse de retourner dans ma patrie , de m’y voir avec les objets chers à mon cœur. - — Tu es marié .

PARTIE I, CH AP XLI. 149 sans doute , et tu désires de rejoindre ta femme? Je ne suis point marié , mais j’ai promis la foi de mariage à quelqu’un que j’aime plus que ma yie , et que je dois épouser en arrivant.— Est-elle belle , cette dame ? — Elle est si belle , que je ne crains pas de la flatter en assurant quelle a de vos traits. Agimorato , souriant alors , me dit : Chrétien , je t’en féli cite; sais-tu bien que dans tout Alger nulle beauté n’égale ma fille ?

Comme il parlait, un Maure accourut, en criant que quatre Turcs venaient de sauter par-dessus les murs du jardin , et dépouillaient les arbres fruitiers. Le vieillard et sa fille tressaillirent au nom des Turcs ; les soldats de cette nation sont extrêmement redoutés des Maures, qu’ils traitent avec beaucoup d’insolence. Ma fille , dit , Agimorato , retourne dans la maison , tandis que je vais parler à ces brigands. Et toi , chrétien , prends ta salade , va-it’en , et qu’Alla te conduise chez toi ! Je le saluai d’une inclination : il courut aux Turcs , et me laissa seul avec Zoraïde , qui l’eut à peine perdu de vue , que , fixant sur moi des yeux pleins de larmes , elle me dit , avec un son de voix qui retentit encore dans mon cœur : Amexi, chrétien, amexi? ce qui fîgnifie , tu t’en vas , chrétien , tu t’en vas ? Jamais sans

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vous , répondis-je : vendredi je viendrai vous

prendre ; ne vous effrayez pas de nous voir.

Nous nous embarquerons à l’instant même ; et

dès que nous serons en Espagne , le plus

doux , le plus tendre hymen nous unira pour

toujours.

Ces paroles furent presque dites par signes. Zoraïde les entendit , versa quelques pleurs , me présenta sa main , que j’osai presser dans les miennes ; elle s’appuya sur mon bras , et fit quelques pas vers sa maison. Je marchais près d’elle , tremblant que son père ne revint , quand tout à coup je le vis reparaître. Zoraïde à son aspect laissa tomber sa tête sur mon épaule , ses genoux fléchirent; et le bon vieillard , voyant que sa fille se trouvait mal , accourt, la prend dans ses bras , maudit les brigands qui l’ont effrayée , et la rappelle à la vie. Zoraïde, en rouvrant les yeux, soupire, et répète encore , Amexi , chrétien , amexi ? Ma chère enfant , répondit son père , rassure-toi ; ce chrétien ne nous a point fait de mal , et les Turcs sont déjà partis. Je pris alors congé du vieillard, qui me remercia d’avoir soutenu Zoraïde , me dit de choisir dans son jardin tout ce qui me conviendrait , et ramena sa fille à sa maison.

Je me promenai long-temps autour de cette

PARTIE î, CHAP. X LI i5r maison , en faisant semblant de cueillir mes herbes. J’en examinai les entrées , les sorties ; je parcourus tout le jardin , et revins rendre compte à mes amis de toutes mes observations.

Enfin il arriva , ce jour qui devait me donner Zoraïde et nous rendre la liberté. Dès la veille , le renégat n’avait pas manqué de venir mouiller vis-a-vis le jardin d’Agimorato. Mes douze Espagnols étaient au rendez-vous à 1 heure marquée , ignorant ce qu’ils devaient faire , mais prêts à tout hasarder. La ville était déjà fermée , le jour avait disparu , et personne ne paraissait sur le rivage. Mes trois amis et moi nous agitâmes lequel valait mieux de marcher tout de suite à la maison de Zoraïde , . ou d’aller nous emparer des Maures qui ramaient dans* la barque du renégat. Celui-ci vint nous décider : Vous perdez , dit-il , des momens précieux 5 mes rameurs sont presque tous endormis ? venez vous en rendre maîtres 5 nous irons ensuite chercher Zoraïde.

INous suivîmes le renégat. Il entra dans la barque le sabre a la main : Silence et soumission , s écria-t-il en arabe , ou dans l’instant vous etes morts. Tout l’équipage, qui n’était pas vaillant , surpris autant qu'effrayé de voir son propre capitaine a la tête de plusieurs

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chrétiens , se laissa mettre aux fers sans dire un seul mot. Cela fait, nous laissâmes pour les garder six d’entre nous; et le reste , avec le renégat 7 me suivit au jardin d Agimorato.

La porte en fut ouverte sans le moindre bruit ; nous arrivâmes en silence jusqu à la maison. Zoraïde était à la fenêtre; dès quelle nous aperçut , elle demanda , d’une voix basse , si nous étions les Nazaréens. Je lui répondis que oui. Dès qu’elle eut reconnu ma voix , elle descendit , ouvrit la porte , et parut à nos yeux resplendissante de ses attraits et de ses dia— mans. Je la reçus un genou en terre : mes compagnons firent comme moi. Bientôt , la prenant par la main , je l’entraînais au milieu de nous , lorsque le renégat l’arrêta pour lui demander en arabe si son père était au jardin. Oui , lui répondit Zoraïde , il est dans sa chambre, où il dort. Il faut l’emmener avec nous , reprit l’avide renégat , et nous emparer de ses trésors. Non , s écria Zoraïde , je veux qu’on respecte mon père , qu’on ne lui fasso aucune violence; et quant aux trésors que vous désirez, j’en possède assez pour vous faire votre fortune à tous. Attendez - moi , je reviens.

FJÎe quitte aussitôt ma main et rentre dans

PARTIE I, CHAP, XLI. iÙ3 îa maison. Je n’avais pas compris un seul mot de ce qui venait d’être dit : lorsque le renégat lue 1 eut expliqué, j’eus peine à retenir mon indignation et ma fureur contre lui ; je déclarai hautement que je voulais qu’on obéît à Zoraïde , qu’on se soumît avec respect à la moindre de ses volontés, et je jurai d’immoler le premier qui oserait la contredire. Elle re^ vint en même temps , chargée d’un coffre plein d’or qu elle pouvait à peine porter.

Malheureusement le bruit qu elle avait fait avait réveillé son père , qui , se mettant a la fenêtre , et reconnaissant les chrétiens , cria de toutes ses forces : Au secours ! aux voleurs î aux armes ! Ces cris jetèrent le désordre parmi nous ; Zoraïde s’évanouit : je me hâtai de l’emporter, sans m’occuper de ce qui se passait derrière moi. Je parvins jusqu’à la barque , où mes compagnons arrivaient pêle-mêle ; on leva l’ancre , on partit. Ce fut alors seulement que j’aperçus au milieu de nous le père de Zoraïde , les mains attachées et un mouchoir devant la bouche. J’appris que le renégat, à 1 instant même où le vieillard avait poussé des cris , était allé le saisir , l’avait forcé de se taire et de le suivre dans la barque. Au désespoir de cette violence , je fis ôter au vieillard les liens et le mouchoir; mais le renégnt ;

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d’une voix terrible , lui recommanda le silence s’il voulait conserver la vie.

Dès que Zoraïde aperçut son père, elle jeta un cri de douleur et se couvrit le visage de ses deux mains. Agimorato , qui n’osait parler ni faire un seul mouvement , fixait sur elle des yeux attendris , soupirait , ne pouvait comprendre comment sa fille , que je tenais encore dans mes bras , avait l’air d’y demeurer sans répugnance. Zoraïde , baignée de pleurs , appela le renégat pour le charger de me dire que , si l’on ne rendait aussitôt la liberté à son père , elle allait se précipiter dans les flots. Le renégat m’expliqua ces paroles. J’ordonnai qu on obéît à Zoraïde : mais nous étions en pleine mer ; c’était commettre le salut de tous que de retourner à la côte. Je le voulais cependant , je l’exigeais avec force , quand mes amis euxmêmes , le renégat , tout l’équipage, déclarèrent qu’ils ne m’obéiraient point, qu’on ne ferait aucun mal au vieillard , qu on le remettrait a terre au premier endroit où l’on aborderait ; mais qu ils ne pouvaient s’exposer pour lui aux supplices qui les attendaient. Je fus force de céder : Zoraïde entendit bien que c’était contre mon gré que l’on retenait son pere : elle me regardait en pleurant ; et comme elle vit mes larmes couler , elle s’assit près de moi ,

PARTIE I, CHAP. X LI. i55 saisit ma main quelle porta sur ses jeux , et se mit à prier Lela Mari en.

Mes compagnons , redoublant d’efforts , firent voler la barque sur les flots. Le renégat, qui veillait toujours sur le vieillard et les autres Maures enchaînés , leur dit de reprendre courage , qu’ils n étaient point nos captifs , qu’on leur rendrait la liberté aussitôt qu’on serait à terre. Ah! chrétien, répondit Agimorato, comment veux-tu que je pense qu’après avoir couru tant de périls pour vous emparer de ma fille et de moi , votre intention soit de nous renvoyer en perdant le fruit de vos peines? Parlez, parlez plus franchement : que demandez-vous pour notre rançon? Vous savez combien je suis riche; je vous offre tous mes trésors , non pas pour moi , mais pour ma fille , ma fille qui m’est bien plus chère que moi-même , et dont je ne croirais pas trop payer la liberté en vous donnant ma fortune et ma vie. Ces derniers mots furent prononcés par ce père malheureux avec un accent si tendre , avec des pleurs , des sanglots si touchans , que nous en fûmes tous émus. Zoraïde me quitte en poussant des cris , et court se jeter dans les bras du vieillard. Celui-ci la reçoit , l’embrasse, la presse contre son cœur, la tient long-temps ainsi serrée, pleure et i’embrasse de nouveau en la couvrant

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debaisers et de larmes. Enfin , après ce premier transport , lorsqu ’Agimorato , la regardant , s’aperçut qu elle était parée : Ma obère enfant , dit-il avec surprise, explique -moi comment hier au soir , veille de notre affreux malheur , t’ayant laissée avec tes vêtemens ordinaires , je te trouve à présent en habits de fête , ornée de ces pierreries que ton père eut tant de plaisir à te donner lorsqu’il était encore heureux. Zoraïde baissa les yeux sans répondre. Le vieillard , plus étonné , la considérait en silence , quand il découvrit la cassette où Zoraïde mettait son trésor, cassette que jamais sa fille ne faisait porter au jardin , et qui restait toujours dans la maison d’Alger. Zoraïde, reprit-il d’une voix plus altérée , comment cette cassette est -elle ici ? comment. ... Il ne peut achever : Zoraïde, pâle, tremblante, était prête à s’évanouir.

Seigneur, lui dit alors le renégat , épargnez à votre fille des questions embarrassantes , auxquelles je vais satisfaire par une seule réponse : Zoraïde est chrétienne , Zoraïde nous a délivrés tous ; et c’est de son gré quelle vient avec nous. Ma fille , reprit le Maure après un moment de silence , est-il vrai que tu sois chrétienne ? est-il vrai que ce soit toimême qui aies livré ton père à ses ennemis ?

PARTIE ï, CHAP. XLI. 157 Jamais , jamais , s’écria Zoraïde en sanglotant, je n’eus la pensée d’affliger le meilleur des pères ; jamais je n’ai conçu l'affreux dessein dont je sens trop qu’on peut m’accuser.... Il est vrai , je suis chrétienne ; Lela Marien a voulu.... Ace mot, le vieillard se lève ; et , sans que personne ait le temps de s’opposer à son impétuosité, il s’élance dans la mer. Zoraïde voulut le suivre ; je la retins. Pendant ce temps , mes compagnons retirèrent Agimorato , que ses vêtemens avaient soutenu , et le rendirent à la vie.

La mer était loin d’être calme : le vent qui s était élevé nous rejetait sur la côte d’Afrique. Comme cette côte était loin d’Alger , nous résolûmes d’y descendre , et nous fûmes assez heureux pour aborder dans une petite anse où notre barque fut en sûreté. Nous descendîmes avec précaution : nous posâmes des sentinelles ; et lorsque mes compagnons eurent pris de la nourriture , je les suppliai de céder au désir de Zoraïde , de mettre en liberté son père avec les Maures enchaînés. On m’obéit .* à l’instant même où le vent permit de se rembarquer, les Maures, menés un à un, furent, à leur grande surprise , laissés libres sur le rivage. Quand on y conduisit le vieillard : Cürétiens , dit-il , cette malheureuse ne désire

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ma liberté que pour s’affranchir de la honte que lui fait encore ma présence : elle n’a quitté sa religion que pour se livrer aux désordres que la vôtre permet à vos femmes. F ille ingrate , ajouta-t-il , aveugle et stupide victime , qui abandonnes ton père pour suivre tes ennemis! va, je maudis l’heure fatale où tu reçus la naissance ; je maudis l’amour que j’avais, pour toi , les soins que j’ai pris de ton enfance , le charme que je trouvais à t’aimer ! Sois sûre qu’Alla me vengera ; sois sûre qu’il est dans le ciel un ami des pères qui punit toujours les enfans dénaturés , qui fera tomber sur ta tête la malédiction que je te donne !

Mes compagnons se hâtèrent d’emmener l’infortuné vieillard. Sa fille , baignée de pleurs , était mourante au fond de la barque. Quand Agimorato fut sur la rive , et qu’il vit cette barque prête à s’éloigner, nous l’entendîmes s’écrier : Reviens , reviens , je révoque la malédiction que je t’ai donnée ; reviens , ma fille chérie ; je te pardonne , j’oublie tout. Laisse à ces chrétiens tes trésors ; reviens consoler ton père : il n’a que toi , tu n’as que lui. Ma filie , ma fille , je vais mourir si tu m’abandonnes. Ah ! mon père , répondit-elle en sanglotant , je vous aime , je vous honore, je donnerais pour vous ma vie ; mais une puissance

PARTIE I, CHAP. X LL iôp invincible, mais mon salut éternel, ma religion , Lela Marien , me forcent de vous quitter. La barque s’éloignait toujours; nous vîmes alors le vieillard s’arracher les cheveux, la barbe , tomber sur la terre avec désespoir , se relever a genoux, marcher dans cette situation les bras tendus vers sa fille , l’appeler , la supplier de loin , et se rouler ensuite sur le sable.

Nous le perdîmes enfin de vue. Zoraïde , au désespoir , me faisait craindre pour ses jours. Sa piété seule les conserva. Nous voguions avec un bon vent , espérant que le lendemain nous arriverions en Espagne ; mais , soit que la fortune fût lasse de favoriser nos desseins , soit que la malédiction d’un père ne soit jamais prononcée en vain , au milieu de la nuit , presque sur nos côtes , au moment où notre voile enflée nous épargnait le travail de ramer, nous nous rencontrâmes si près d’un vaisseau , que nous pensâmes nous briser sur lui. Un mouvement qu’il fit nous sauva : aussitôt plusieurs voix se firent entendre de ce vaisseau , et nous demandèrent en français qui nous étions , où nous allions. Le renégat , voyant que c’étaient des Français, ne voulut pas qu’on répondît. Nous passâmes , dans un profond silence; et nous nous croyions sauvés, quand deux carions , tirés à la fois , nous en-

votèrent des boulets ramés qui coupèrent notre mât, et firent à la barque une telle voie d’eau, que nous la sentîmes couler bas. Nous poussons alors de grands cris en demandant du secours : douze Français, armés d’arquebuses , vinrent à nous dans leur chaloupe , nous prirent, nous emmenèrent avec eux, en nous disant qu’ils corrigeaient ainsi le défaut de politesse.

Conduits dans le vaisseau français , on prit tout ce que nous avions : les bracelets , les pierreries , les richesses de Zoraïde devinrent la proie des pirates. Après avoir tenu conseil sur ce qu’on ferait de nous , le capitaine , touché de compassion pour la jeunesse, pour la beauté de ma chère Zoraïde , lui donna quarante écus d’or, nous abandonna son esquif avec quelques provisions , et nous permit de gagner l’Espagne. Nous en étions peu éloignés; nous y débarquâmes bientôt. Ce seul moment nous fit oublier tous nos périls , tous nos maux passés. Nous nous élançâmes sur le rivage , nous baisâmes cette terre chérie en la baignant de larmes de joie ; et , tendant les bras vers le ciel , nous le remerciâmes de ses bienfaits.

Sans savoir où nous étions , nous traversâmes à pied un long espace de chemin désert, La faible Zoraïde ne pouvait me suivre ; je la

PARTIE I, CHAP. XLI. 161 portais sur mes épaules , et je souffrais moins de ce doux fardeau qu’elle ne souffrait ellemême de la crainte de me fatiguer. Nous rencontrâmes un jeune berger à qui nous voulûmes parler; mais à la vue du renégat il s’enfuit de toutes ses forces , en criant : aux Maures ! aux Maures ! et semant l’alarme dans tout le pays. Bientôt nous vîmes arriver les cavaliers qui gardent la côte ; nous allâmes au-devant d’eux, et nous leur dîmes qui nous étions. A peine l’eurent-ils entendu , que tous , mettant pied à terre , nous embrassèrent avec tendresse , nous forcèrent de prendre leurs chevaux ; et le capitaine voulut que Zoraïde montât sur le sien. Conduits ainsi comme en triomphe, nous arrivâmes à Velez de Malaga : nous allâmes descendre à l’église , où nous renouvelâmes nos actions de grâces , et où la piété fervente die Zoraïde attendrit, attira près d’elle une foule immense de peuple, qui l’environnait en pleurant. Chacun lui offrait sa maison , chacun la comblait de présens et de caresses. Après six jours passés à Velez , nous nous séparâmes , non sans douleur, pour retourner dans nos familles. J’achetai un âne pour que Zoraïde pût voyager moins mal à son aise , et nous prîmes ensemble la route des montagnes de Léon. Nous approchons de notre but; j’ignore si mon

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pere est vivant , si je retrouverai quelqu un de mes frères ; mais j’espère dans le ciel qui ne peut nous abandonner. Pourvu qu’il veille sur Zoraïde , je ne me plaindrai de rien ; c’est d’elle seule que je m’occupe : l’amour, la reconnaissance que je lui dois , peuvent à peine égaler le respect quelle m’inspire. Vous admireriez comme moi la douceur, la résignation , la patience inaltérable avec laquelle elle supporte la fatigue, la pauvreté; je lui sers d’écuyer, de père, de défenseur; je suis tout pour elle , et serai son époux aussitôt qu’il lui plaira de m’honorer de sa main. Hélas! je ne sais pas encore si je trouverai sur la terre une cabane à lui offrir; mais je la servirai toute ma vie. C’est là tout ce que j’espère, et tout ce qu’il faut à mon cœur.

Yoilà , messieurs , l’histoire de ma vie , qui peut-être vous a paru longue; mais il faut pardonner les détails aux infortunés qui parlent d’eux-mêmes.

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