‹ Don Quichotte de la Manche (volume 3)Chapitre 98 sur 114 · CHAPITRE XLI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLI

Nouvelles rencontres dans f hôtellerie.

Le captif se tut. Don Fernand , Cardcnio , tous ceux qui 1 avaient écouté, le remercièrent du plaisir que leur avait fait son récit. Fernand surtout , comme le plus riche , le pria d’accepter chez lui une retraite , des secours , tout ce qui pouvait lui manquér. Il mit à ces offres une telle grâce , une franchise si délicate , que le captif reconnaissant fut obligé de motiver et d’excuser ses refus. Il persista dans son dessein d’aller retrouver sa famille , et promit au généreux Fernand de recourir ensuite à ses bontés.

La nuit était tout-à-fait fermée , lorsqu’on vit arriver dans l’hôtellerie un carrosse environné de plusieurs hommes à cheval. 11 n’y a plus de place , cria l’hôtesse, nous n’avons pas un coin qui ne soit occupé. Oh! répondit un des cavaliers, il faut bien que vous trouviez de la place pour loger monsieur l’auditeur. A ce nom , l’hôtesse reprit d’une voix beaucoup plus douce : Assurément , monsieur l’auditeur est le maître dans cette maison ; je ne doute point que ses gens ne portent avec eux son

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lit , et mon époux et moi nous nous ferons un honneur de céder notre chambre à sa seigneurie1.

Pendant ce discours , L’a îditeur, vêtu d’une longue simarre à manches tailladées , signe de sa dignité , descendait de son carrosse , en donnant la main à une jeune personne qui paraissait avoir quinze ans. Elle était en habit de voyage ; et sa grâce , sa gentillesse attirèrent tous les regards. Don Quichotte , qui se trouvait à la porte , alla droit à monsieur l’auditeur : Votre seigneurie, dit-il, peut entrer en toute assurance dans ce château , qui , malgré son peu d’étendue , va servir d’asile aux guerriers et aux magistrats les plus renommés. Quelles portes ne doivent s’ouvrir devant la beauté qui vous accompagne! Les rochers mêmes , les montagnes , se partageraient à son doux aspect. Entrez donc , seigneur, dans ce paradis, où la brillante étoile qui vous guide va trouver d’autres planètes d’un éclat non moins radieux.

L’auditeur s’était arrêté pour écouter don Quichotte. Il le considérait de la tête aux pieds , sans trouver rien à lui répondre , lorsque Lucinde et Dorothée vinrent en riant s’emparer de la jeune personne qu’il conduisait, tandis que Cardenio , don Fernand, le

PARTIE I, CHAP. X LII. i65 curé, maître Nicolas , lui faisaient de grandes révérences , et l’invitaient poliment à se reposer avec eux. Monsieur l’auditeur , étonné de se trouver au milieu d’une si nombreuse compagnie, parmi laquelle il voyait bien qu’étaient des gens de qualité, se confondait en politesses , ne savait au monde que dire , et reportait toujours des yeux plus surpris sur le visage , les armes , la figure de don Quichotte.-Enfin , après de longs complimens , lorsque la connaissance fut établie, on s’occupa d’arranger les chambres. Il fut convenu que la jaune fille de l’auditeur passerait la nuit avec ces trois dames dans le grenier dont on a parlé , et que les hommes resteraient dans l’appartement de l’hôte , où l’auditeur distribua les matelas qu’il portait avec lui.

Le captif , qui , dès le moment où il avait vu l’auditeur, avait senti son cœur palpiter, le considérait en silence. Confirmé de plus en plus dans ses soupçons , il courut prier un de ses valets de lui dire le nom de son maître. Le valet répondit que c’était le licencié Juan Perez de Viedma, né dans les montagnes de Léon , auditeur des Indes à l’audience du Mexique , père de la jeune personne qui était avec lui , et veuf d’une femme fort riche , qui lui avait laissé tout son bien.

Ne doutant point que ce ne fut son frère , le captif, respirant à peine , se hâte d'appeler Fernand, le curé, Cardenio , pour leur dire ce qu’il vient d’apprendre , et leur demander conseil. Vous voyez, ajoute-t-il, l’état misérable où je suis ; je crains de faire rougir mon frère. Rassurez-vous, répondit le curé, il a l’air d’un homme de bien. D’ailleurs je me charge de le préparer , et je vous demande de me laisser ce soin. Le captif s’en remet à lui , va retrouver Zoraïde ; et le curé gagne la salle où l’auditeur avec sa fille était à souper.

Seigneur., lui dit-il, après avoir lié la conversation , je fus long-temps camarade à Constantinople d’un homme de votre nom. C’était un des plus braves capitaines de l’infanterie espagnole ; mais il avait eu le malheur d’être pris , et nous étions esclaves ensemble. Comment s’appelait ce capitaine ? reprit l’auditeur avec intérêt., Rui Perez de Yiedma, répond le curé. Il était des montagnes de Léon : et souvent il m’a raconté comment son père avait partagé son bien entre lui et ses deux frères ; comment il choisit la carrière des armes , où il était sur le point d’être fait mestre-de-camp , lorsqu’il perdit la liberté à la fameuse bataille de Lépante. J’ai su depuis qu’on l’avait conduit à Alger , où Tàventure la plus étrange

PARTIE I, CHAP. XLIÏ. 167 lui est arrivée. Aussitôt le curé raconte , en l’abrégeant , l’histoire de Zoraïde , et la finit au moment où les Français s’étaient emparés de la barque. J ignore , dit-il , ce que sont devenus cette jeune Maure et mon camarade , qu’on â peut-être traînés en France , ou qui errent en Espagne sans secours , sans habits , sans pain#

L’auditeur écoutait attentivement , et des larmes bordaient ses paupières. Ab ! monsieur , s’écria-t-il lorsque le curé eut achevé . vous ne savez pas combien tout ce que vous venez de me dire touche vivement mon cœur. Ce capitaine est mon frère aîné. Tout ce qu’il vous raconta est vrai : il choisit le parti des armes , je pris celui de l’étude , qui , avecraide du ciel , m’a fait arriver au poste où je suis. Mon autre frère alla dans les Indes , où il est devenu si riche , qu’il a racheté les biens de mon père , les lui a remis , et lui a fait une fortune que sa générosité ne peut épuiser. Ce bon vieillard vit encore ; mais il vit dans la douleur : il ne songe,. il ne parle que de son fils aîné , dont il n’a point eu de nouvelles. Il demande tous les jours à Dieu de prolonger sa vieillesse jusqu’au moment où il pourra serrer dans ses bras ce fils si cher. Ah! monsieur , que deviendra-t-il quand il saura les

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tristes nouvelles que vous venez de m’apprendre ? Comment pourrions -nous découvrir ce que sont devenus ces Français , ce qu’ils ont fait de mon frère ? O mon bon frère ! si je savais où te rencontrer, j’irais, j’irais tout a l’heure te remettre en liberté , dussé-je rester à ta place ! Et cette bonne Zoraïde 1 avec quelle joie je donnerais de mes jours pour la presser contre mon sein , pour assister à son baptême, à son hymen, la présenter à mon père , et pouvoir l’appeler ma sœur !

Le captif , à qui son impatience n’avait pas permis de demeurer dans la chambre de Zoraïde , écoutait à la porte ce qui se disait. Aux derniers mots de son frère , transporté , hors de lui-même , il pousse des cris , s'élance , arrive les bras ouverts , et vient tomber en sanglotant entre ceux de l’auditeur. Celui-ci-, surpris, se recule, l’envisage attentivement , et tout à coup il s’écrie, l’embrasse, le serre encore , répète : Mon frère ! mon frère ! et , prêt à mourir de sa joie, se renverse sur son fauteuil. Le curé , pendant ce temps , avait couru chercher Zoraïde. Il revint, la tenant par la main : Voici, dit-il, la libératrice de votre frère, voici cette aimable Maure qui sa* crifia tout pour lui. L’auditeur veut se précipiter aux genoux de Zoraïde. L’Africaine se

PARTIE I, CHAP. X LU, 169 jette à son cou , lui parle arabe , et pleure avec lui. Le bon auditeur, qui ne l’entend point , lui offre tout ce qu il possède , lui présente sa fille Claire , les serre ensemble contre son sein ; et ces jeunes beautés ne se quittent que pour s’embrasser toutes deux. Tout le monde applaudit à ce touchant spectacle , tout le monde verse des larmes ; et don Quichotte , ému comme les autres , 11e peut se lasser d’admirer combien de grandes et belles choses sont dues à la chevalerie.

L auditeur , forcé par sa place de continuer sa route a Seville , ou une flotte était prête h partir , convint d emmener avec lui son frère et la belle Zoraïde , tandis qu’un courrier irait instruire le père , qui viendrait aussitôt les joindre. Le courrier partit sur-le-champ; et l’on ne s’occupa plus que d’aller se reposer pendant le reste de la nuit. Don Quichotte s offrit pour garder le château contre les enchanteurs malins ou les scélérats de géans qui seraient tentés d’enlever les trésors de beauté qu il renfermait. On accepta son offre avec reconnaissance ; et l’on instruisit l’auditeur du caractère de notre héros, Sancho , qui se désolait de voir que toutes ces conversations empêchaient qu’on ne se couchât , alla s’étendre et dormir sur l’excellent bât de 2- i5

son

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âne , bât qui devait bientôt lui coûter cher. Notre chevalier , monté sur Rossinante , et armé de toutes pièces , sortit de l’hôtellerie pour faire sa ronde.

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