CHAPITRE XXn
IN niODTERjl DES DÉTAILS EXTRilVkOjtltlS ET ■IDICDLES, I
Le traducteur de Cid Hamet Benen^eli a grand soin de nous avertir qu'à la fin du chapitre que l'on vient de lire l'auteur arabe avait écrit à la marge cette remarque importante :
• Jusqu'à présent tout ce que l'on a vu de don Quichotte ,
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• quoique grand , quoique extraordinaire , peut s'expliquer na-
■ turellement. La seule STenture de la caverne de MoDtésinos
■ semble difGcile à croire. D'un autre cité, lacandeur, la bonne
■ foi , la franchise de notre héros , repoussent tout soup^n
■ qu'il ait pu mentir. Ce qui parait le pins vraisemblable, c'est
■ que pendant son sommeil il ait lévé ce qu'il a dit. Cette opi-
■ uion , que l'on abandonne à la sagacité du lecteur, accorde-
■ rait assez bien le respect dd à don Quidio(t« et les ^ards
• dus à la raison. •
Quoi qu'il en soit , le jeune guide remerda notre chevalier de son étonnant récit , et lui promit d'en profiter dans eoq livre des JUitamorphoiex, eu expliquant d'une manière certaine la véritable origine du fleuve Guadiana et des fontainesde Ruidera , jusqu'à ce joui inconnue. Don Quichotte lui donna d'excellents conseils sur les moyens d'assurer le succès de son ouvrage. Après avoir dtué sur l'herbe des provisions de Sancho , tous trois remontèrent à cheval pour aller coucher dans une hôtellerie qui n'était pas fort éloignée.
Ils étaient à peine dans le grand chemin , qu'ils furent joints par un homme à pied , pressant à coups de fouet la marche d'un mulet chargé de lances. Cet homme suivait la infime route que notre héros , et passa près de lui sans s'arrêter. « Mon ami , lui cria don Quichotte , votre pauvre mulet n'en peut plus ; il faut que vous ayezde grandes aÂ'aires pour le presser aussi vivement. — J'en ai de grasdes en effet , répondit le voyageur ; car les armes que vous voyez doivent servir demain dans un conibat. Je ne puis vous en dire davantage ; mais si vous vejiez coucher à la première batellerie, où je compte m'arréter quelques heures , je vous instruirai du singulier motif de lu bataille qui doit se livrer. » En disant cca derniers mots , le voyageur était déjà loin.
On peut juger de l'extrême désir qu'eut aussitôt notre chevalier de rejoindre cet homme et de lui parler. 11 Bt doubler le pas ' à Rossinante, et se hâta de gagner l'hâtellerie, où il arriva peu avant la nuit. Cette fois il ne la prit point pour un château , ce qui fit Rraai plaisir à sou écuyer. A peine descendu de clieval , don Quichotte demanda des nouvelles de l'homme qui condui'
J,ooglc
M6 DON QUICHOTTS.
sait le mulet cba^é de lances. L'aubei^ste lui répondit qu'il étaitàl'écurk. Notre béroi courut l'y chercher, et le trouva criblant de l'aioine. Daiu l'impatieiice où il était de reotreteDir, il l'aida lui-même à donner à manger  md mulet i ensoite il le mena s'asseoir a«ee lui sur un banc de pierre , le locuna de sa promesse; et l'aubergiste, le guide, SandM, étant venus se mettre en cercle pour écouter, le voyageur commeo^ son récit. ■ Dans un village, dit-il, éloigné d'ici de quatre lieues, un de nos échevins perdit son âne. Malgré toutes les diligences qu'il fit, il ne put le retrouver. Quinze jours après, un autre échevin, confrère du maître de l'âne perdu, vint l'embrasser sur la place , m lui disant : Réjouisses- vous , je vous apporte des nouvelles de votre Ane. — Ah, mon confrère! répondit l'autre, que je vous soia obligé I Cet nouvelles sont-elles bonnes ? — Oui , non confrère; je l'ai vu, je l'ai rencontré dans la montagne, sans bât, sans harnais , tout nu , fort maigre , mais enfln c'est lui : j'ai fait tout au monde pour vous le ramener ; la mandite béte est déjà si sauvage , qu'elle n'a voulu entendre à rien ; et, se mettant à ruer aussitôt que j'approchais, elle est all£e se cacher dans le plus Courre de la montagne. Je vous propose , mon confrère, d'y retonmer avec vous , et j'espère qn'â nous denx nous viendrons à bout de la prendre. — Pardi , mon confrère , vous êtes bien obligeant ! j'accepte volontiers ce service , que je vous rendrai de bon cœur quand l'occasion s'en présentera.
> Cela dit , nos deux éebevins s'en vont ensemble à la montagne, cherchent , recherchent avec soin ; mais l'âne ne paraît pas. Celui qui prétendait Tavoir vu dit à l'autre : Mon confrère, ne noos décourageons point ; j'ai un moyen sllr pour trouver vo- , tre iae. Je vous confie que personne au monde ne sait si bien braire que moi ; c'est nn talent que j'ai cultivé dès feofance , et que je peux dire avoir porté à sa dernière perfection. Je vais l'employer h votre service. Soyez certain que votre âne y sera trompé le premier. — Ma foi , mon confrère, reprit l'autre , j'ai la satisfaction de penser que je pourrai vous aider. Je ne veux point vous ceefaer que tous ceux qui me connaissent s'accordent à convenir que lorsque je me mets à braire on croirait entendre un Une : je m'en suis fait une occupation , une étud<! particu-
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lière; et , sans nniloir vous rien dispnter, j'ai lieo d'espérer que vous sent utirfait. — Tant mieux ! traiment , j'en suis ravi. Prenez d'un eôté, moi de l'autre, et, sans rimlité, sans jalousie, niettoB&«aus tous deux à Iirnre, afm de retronver votreflue. — Totre idée est liiaiiDaKe,«t vous justiteElnen l'exflellente opuira que j'eas tenjtmrs de votre bon sens et de votre
«Aussitôt ils seséparèrent ;et dès qv'ils se sont pefxlus de vue, tous deox se mettent à braire avec tant de perfection , qtfils acceureM Firn vers l'aube , crojant que c'était l'âne qui leur répondait. Surpris ôl^tement de se reneontrer : Quoi ! c'est vous , tnon confrère, dit le premier. — C'est mot-iii£me, répond le second. ^ Est-il possible, mon confrère, que ce soit vous que je viens d'entendre ? — Oui ; mais je sois dans l'admiration. — Par ina foi ! je n'en reviens pas. — Cest qs'il n'y a point de différence. — Vous éies iodnlgent : c'est voue qui méritez eet ék^es. Qoel wb ! eomme il est soitlemi ! comme il est plein ! comme il est beau ! — Et vous doDcI quelle vérité dans les repos, dams les reprises' Ah.' je vous cède la palme. — Point du tout ; nais je suis Hutte qu'un connaisseur comme vous daigne m'accorder quelque estime. Reeommnçons , si vous le voulez bien.
• Cbacunrepreciialorsuttcbesîn différent, se remet a braire, «t quatre ou cinq fois vient à la voix de aoa ceuinre , toujours trompé par la ressemblance. L'ine perdu éuit le seal qui ae dît rien : il n'avait garde de ri« dire ; nos échevins le trouvèrent à demi mangé par les loups. Je ne m'étonne pins , dît l'un, que votre \oix ne l'ait pas fiit venir. S'il n'était pas mort , represd l'autre, je ne lui aurais jamais pardonné de ne vous avoir pas répondu. Consolés par ces étoges réciproques , ila retournèrent au villa;(e,où leur prenierswn ftit de raconter ce quilesr était arrivé. Toas deux parlèrent avec eatbousiasme de la grâce, de la perfection, du talent ettraordinaire qoe cfaacnn d'eux avait à braire. Ces récits volèrent de boudie en boscbe , et se répandirent dans le pa^. Le diable, qui se plah toujours à foire naître des noises , ei>gajea quelques habitants des villages voisins à se mettre à braire en rencontrant les a6ms et à leur dire que