CHAPITRE XXiV
Le bénévole lecteur est sans doute cuneux de savoir ce que c'était que maître Piene \ je ne lui en ferai point un secret. Il se rappelle tes galériens délivrés jadis par notre chevalier, et ce famenx Ginès de Passamont, voleur de l'âne de Sancho. Ginès, craignant, pour bonnes raisons , de tomber entre les mains de la justice, s'était mis un emplâtre sur l'oeil , avait acheté un singe, qu'il avait dressé à son petit manège et s'était établi joueur de marionnettes. L'adroit fripon ne manquait jamais avant d'entrer dans un bourg de s'informer soigneusement des principaux habitants , de leurs affaires, de leurs relations, de ce qui leur était arrivé. Dès qu'il se voyait instruit, il allait dans ces lieuK montrer ses marionnettes, pour lesquelles il avait fait une demi-douzaine de pièces intéressantes ou comiques ; ensuite il annonçait que son singe répondait sur le présent et le passé, rooyennaut deux réaux par question. Tout le monde s'empressait
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(f mterro^er le singe deviD ; Giaès, qui anit derfsprit, timit [»3rti de ce qu'il savait, suppléant n ee qu'il n« savait pas, faisait parler son singe arec beaucoup d'adresse, étonnait, amnsait ses spectateurs, s'en rictiis sait de leur argent , et les renroyait satisfaits. It avait fort bien reeonnudansfaubei^esoDlibérateur don Quîetiotte et récuyerSanchriPança,qu'on ne pouvait guère oublier, pourpeo qu'on les edt rencontrés ; il ne perdit point eette heuruose occasion de faire valoir l'habileté de son singe et de se divertir luimême , quoique le jeu pensât lui coûter cher, lorsque don Qd cbotte , attaquant la cavalerie dn roi Harsile , fit passer son épée si près de sa tête.
notre héros , sorti de l'auberge , voulut , avant de gagner Saragosse , visiter les rives de l'Èbre ; il marcha pendant dbux soleils sans qu'il lui arrivSt d'aventure; mais le troisième jour, eomme il gravissait une petite colline, il entendit nn bruit de tambours, de trompettes et d'arquebusadea. Ne doutant point que ce ne fût quelque régiment en marche, il piqua Rossinante, arriva sur la colline, et découvrit dans le vallon une troupe de deux cents hommes h peu près , armés de, lances , d'arbalètes, de pertuisanes et de hallebardes. Hotre chevalier descendit le coteau, s'approcha du bataillon, et distingua bientôt la principale bannière, surlaquelleouavailpelntUD fort joli petit âne, la bouche béante , les naseanx ouverts, le eou tendu, les oreilles dressées , paraissant braire de toutes ses forces. Autour du drapeau l'on voyait écrit :
Dou Quichotte , d'après cette hiscriplioo , ne douta point qoe ce ne fût l'armée de ce village insulté par ses voisins , et qà venait se venger des raillears. Il voulut jiHndre cette armée, malgré les représeotations de Saocho , qui de h vie ne se soucia de se troavef dans de semblables fêtes.
Les paysans de la bannière de l'âne firent un bon accueil à notre chevalier, dont les armes, dont la figure ne laissèrent pas de lesétonner. Don Quichotte leur témoigna le désir de pariera tout le bataillon. On fit silence, on l'mvironaa Le héros prit la parole :
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« llkKtres seigneurs, dit-il, c'««t votre seul intérêt qui m'enga^ à vom ôomaer des afia , que je crois saftes rt utiles ; si , par mtàhnr, ils vous liêfrfaisent, failea un signe, je me tHrai. Pre- «èrenwnt je doia tous dire qne je suis cheraK^ errant ; que ma profenion est celle des armes , et que mon devoir, comme mon {riaisir, est de secourir avec cette épée toui ceux ijni ont besi^ <rapfim. Je sois instruit du motif qui vous 8 fait prendre les armes : TOUS voulez venger de prétendus affronts ; mais eroyt»moi, braves ainis, je connais les lois de l'bonnear, et je tou réponds Rur le mien qae jamaia un cbrpe , une ville , Doe assmblée quelconque d'hommes ne doit se regarder comme blessée par les outrages de quelques individus isolés. En reprocbM «omme en louanges , tout ce qui est général ne s'applique jamais à personne. Qu'importe que quelque raéctiant, quelque sot, ou quelque étourdi , insulte une nation, une province entière , par ces fades quolibets qui se propagent dans Jes JMuches grossières? Cette proviDee, cette natioa, ira-t-elle altamer la guerre pour un propm imbécile tetui par un insolent? Non , non; Dien bobs l'interdît, et It raison s'y oppose. La guerre est un fléaa d terrible , la néees^té de verser du sang est m malheur si affresx et si ressemblant au crime, qu'il faut une bien grande eause pour oser s'y déterminer. Vous voulez vous venger, diteS'TOi» : ah 1 ce seul mot «oas avertit que vous allez vous rendre coupables. Vous venger! H vous êtes dirétiens ! Vans venger de qui? de vos frères, de vos voisins, de «os compatriotes! Êtes-Tous donc infidèles aux préceptes 4e votre religion? Ëtes-voat donc insenEifalesàb voix de l'humanité? Allons, mes braves amis, plos de haise, ^«w de colère : aimens-nona; cda vaut mieux que de vainere. I^avras-nons pas assez de maux que nous ne pouvons emjiécber, sans noua en faire eicore nous- mêmes ? >
Lediable m'emporte, disait en lai-même Sancim, si mon mal' tre n'est pas aussi bon théologien qu'un évêqne III faut que J'es- -saye aussi de foire de petits sermons : je sais persuadé que je m'en tirerai fort bien • je me sens du taleni pour parler en psblie,ftje vsism'essa;eT3vpeeesgenfi-ci. Notre écuver profite aussitôt du sitence qu'<^ervait eneote le bataillon, presque per-
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suadé par doa Quichotte. ■ Messieura, diVil d'une voix haute, celui que vous veuez d'entendre , nionse^oeur don Quichotte de la Hanche, qui s'appelait Jadis le chevalier de la Triste Figure , et se nomme à présent le chevalier des Lions, est uii homme qui n'ignore de rien , qui sait du latin et de l'espagnol plus que nous taoB , qui connaît tout ce qui concerne la partie des batailles et des adirés d'honneur mieux qu'aucun bachelier du monde; aiDH je vous exherte fort s suivre ce qu'il vous dit , et je m'en rends caution d'avance. Que diable, messieurs, faut-il donc s'échiner les uns les autres parce qu'on vient nous braire aux oreilles ? Eh ! quand j'étais petit garçon , je tirais vanité de sarair braire ; personne ne s'avisait de m'en railler ; au contraire , \fa plus huppés de mon village portaient envie à mon talent. Tenez, messieurs, vous en allez juger; car cette science est comme celle de nager , elle ne s'oublie jamais : écoutez^oi donc , je vous prie. >
Sancho serre alors son nez d'une main, et se met à braire avec tant de force, que toute la vallée en retentit. Un des paysans qui l'environnaient crut que Sancho se moquait d'eux ; et levant le gros bâton qu'il portait lui en appliqua sur l'épaule un coup si pesant , que notre pauvre écuyer tomba de sou âne a terre. Doa Quichotte voulut frapper le paysan ; le bataillon tout entier presse , menace le héros ; les lances , les arquebuses se dirigent tontes sur lui ; mille pierras lancées par des bras robustes sifflent déjà près de sa tête. Ces lances, ces pierres ne l'eussent guère ef&ayé ; mais la seule vue des armes à feu , que toute sa vieil avait détestées, le força de tourner bride. Il 6t plus : il piqua des deux , et sortit au grand galop du milieu de cette troupe d'ennemis , en se recommandant b Dieu , et se croyant à chaque instant atteint et percé d'une balle. Par bonheur personne ne tira. Satisfaits de l'avoir vu fain sa retraite, les paysans relevèrenl Sancho, encore étourdi de sa cbute, le remirent sur son àne ,' et le lûssèrent aller. Le pauvre écuyer n'avait pas la fore» de conduire sa montate ; mais l'âne alla de Ini-méme rejoindre son ami Rossinante. Le bataillon, après avoir attendn toute la journée les ennemis, qui ne parurent point, s'en retourna triomphant ; et s'il s'en était tronré parmi eux qui fussent il
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dw eontamiB grecques, ils D'auraient pas manqué k anat de quitter ce lieu , d'éleier un beau trophée.