‹ Don Quichotte de la MancheChapitre 106 sur 146 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

LacourdeDidonJasuiteiTÉaée, écoutaient dans trn profond gilenc£. Toutes les oreilles étaient attentires , tous les yeux Sxé» sur la scène, lorsqu'on entendit derrière te théâtre nn grand bruit de trompettes et de tambours, mêlé de salves d'artillerie. Alors le petit garçon prit la parole, et dit, d'un ton de fausset:

• Ici commence la véritable histoire de la belle MéliuBdre et de son époui don Galféros , bistoire tirée des chrooiques françaises et des romances espagnoles , que grands et petiU connaissent. Vous allez voir comment Mélisandre , prisonnière chez les Maures de Sansiiègne, quis'appelle à présent Saragosse, fut remise en iil)erté par son mari don Galféros. Le voilà ce donGaïféros , qui , oubliant un peu sa femme , s'amnse et se divertit à la cour de l'empereur Charlemagne, père putatif de Mélisandre: le voilà qui fait une partie de dames , comme le dit la romance : IM>a GaKËroa joue aux dames, A la sieiiue il oe «ooge pas.

■ Vous voyez présentement ce personnage qui parait avec lacoarooae en tête et le sceptre dans la main : c'est l'empereur Otarlemagne. Il n'est pas de trop bonne humeur de voir son gendre oublier safemiiM, et vient lui parier vertement de tousles dangers que eourt son bonneur en laissant ainsi son épouw captive. Don Galféros lui répond ; et l'empereur se fAche à tel point, qu'il est prêt à lui donner de son sceptre sur la Ggure : on prétend qn'il loi eu donna. Quand sa réprimande est finie , CiurlCRiagM lui tourne le doi. Voyez eomnient don Gaïféros, piqué de ce qu'il viwt d'entendre , se lève enflammé de colère ; eomme il jette par terre la table, les dames et le damier ; comme il demande ses armes, et prie son cousin don Roland de lui prêter sa bonne épée Durandal. Don Roland refuse de la lui prêter: il s'afhe d'aller avedui pour délivrer Mélisandre; mais don Gaïféros le remercie; ilditquelui seul sufBra, va s'armer, monte à cheval , et prend la route de Sauuègae.

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■ Apréseot, messieurs, regardez e«ttegrande el haute tour du palais de Saragosse ; vojvz-y sur le balcon cette jeuue daine lia* billée en Maure: c'est la femme de GaTféros, c'est la belle Mélisandre , qui dès le matin vient s'établir le , toiune ses yeux sur le chemin de France, songea Paris, à son époux, et soupire d'en être ti loin. Biais considérez une cl]oseépou?antable, inouïe, et qui va voua faire frémir : remarquez ce petit Maure qui vient derrière Mélisandre, tout doucement, pas à pas, avec le doigt sur sa bouche, prenant garde d'être aperçu. Il s'approche de la princesse, arrive, fait un peu de bruit ; elle se retourne : aussitôt le petit Maore lui prend un baiser. Mélisandre est au désespoir; voyez comme elle essuie ses lèvres avec la manchede sa chemise, pleure, se désole, les essuie encore, et s'arrache sesbeanicheveux blonds. Ab , messieurs ! à combien d'horreurs les captives sont exposées I

■ Mais vous voyez ce vieui Maure qui se promène avec gravité dans cette galerie dorée; c'est Marsile, roi de Sansuègne. Il a vu l'insolence du petit Maure; et, quoique ce soit un de ses parents, et même son favori, Marsile ordonne qu'on le prenne, qu'on lui donne deux cents coups de fouet au milieu de la place publique. Voilà que la sentence s'exécute; car chez les Maures point d'appel ; les procédures ne sont pas longues ; avantages qu'ils ont sur nous , qui jamais ne les voyons flnh-.

<■ — Petitgarçon, interrompit don Quichotte, suivez votre histoire,sans commentaire; les digressions nuisent à l'intérél. —Sans doute, s'écria maître Pierre, derrière le Uiédtre, bavard que vous êtes, proQtez desavis demonsieur,sans vousjeterdans des raisonnements au-dessus de votre portée. — Cela sufHt, répondit le petit garçon d'une voix moins haute ; Je n'ai pourtant rien dit de mal. •Ceclievalier,repril-i], que vous voyez sur son cheval, couvert d'une cape gasconne , c'est don Gaïféros lui-même. Il arrive au pied de la tour ; Mélisandre le considère , et le prend pour un voyageur. Elle lui chante, d'une Jouce voix, l'ancienne romance que vous savez tous :

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• Voyez comment Gaîléros 5e dépédie ifftter sa cape, comment G3 femme le reoomialt , et comme elle en saute de joie. La voilà prête à s'élancer du haut du balcon, par terre, pour le rejoindre ' plus vite ; mais elle aime mieux cependant nouer ensemble le« draps de son.lit, et se laisser couler en bas. La voilà qui vient, qui descendjelte est déjà tout près d'arriver. Ah, quel malheur! sou beau Ëilbala s'accioche à un grand clou du mur ; Mélisandifl reste suspendue; hélaslque deviendra-t-elle?

• Mais n'en soyez pas inquiels. Voyez-vous don Gaiféros escalader la muraille , arriver jusqu'à sa femme , la saisir , la tirer à lui, sans regarder seulement s'il déchire on non le beau falbala. Elle meurt de peur; il t'emporte, la jette à califourchon, jambe de çà , Jambe de là, sur la croupe de son cheval, se remet en selle, lui dit de l'embrasser fortement, île croiser ses bras cootre sa poitrine; pique des deux, j^reod le galop, «t la belle Hélisandre, qui se sent un peu cahotée, serre son mari de toutes ses forces, tremUe , le serre encore plus , jtarce qu'elle n'est pas accoutumée à cette manière de voyager.

-. Remarquez à présent, messieurs, que le cheval de Gaîféros ne manque pas de hennir sitât qu'il sent sur son dos la belle et honorable chargede son maître et de sa maltresse. Voyez comme il galope bien, comme il est déjà loin de Sar^osse, et comme il a pris de lui-même la grande route de Paris. Allez en paix, couple d'amants, allez jouir du bonheur d'être ensemble et de vous aimer dans votre chère patrie ! Qu'aucun accident ne vienne troublei un voyaj^e aussi déUcieux .' Que vos amis et vos parents, réjouis par votre arrivée, vous pressent tous deux dans leurs bras, et soient longtemps les heureux témoins de la félicité que donnent l'amour et l'hymen réunis 1

■ — Petit garçon , s^écria pour la seconde fois maître Pierre , vous avez donc aujourd'hui la rage des réflexions : on vous les a défendues. • Le petit garçon ne répondit rien.

s Malheureusement, lepriE-il, Mélisandre avait été vue descendant du haut de la tour, et fuyant avec son époux. Le roi Marsile, averti, fait aussitôt répandre l'alarme, battre le tambour, sonner le tocsin. Entendez-vous le tintamarre horrible qui se fait dans Sarugosse? Enteudez-vous les armes, les cris, les instruments de

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mnsfqoe , tovtes 1m cloehca à la foif qui ntcoliisciit de tonte» parts?

• — Do acemnit,iDterronipteBe(R'en<A« héros, Im Ha ores l'avaient point de cloches ; ili h serraient de timbales , de fifm ^ inattre Pierre, e'eet unefaote. — Vous arez raiioii, seiguenr cbe- Taller, lui répondit mattre Pierre ; mais je vom demande de dob» la passer. Il y en a bieo d'antrei , ma foi, dans noa comédies le» plus admirées 1 PonrniiveK , petit garçon ; hfeienesrdon Qbïdiotl« est indulgent.

• Au miliea de tout ce tumulte, Tojez pécentement, mesàearSf la superbe cavalerie qui va sortant de la ville i la ponnaile de Mélisandre. Regardez ces beaux cavaliers avec leurs grandes moustaches , leurs cimeterres â la main , leur air firooehe et terrible. Écontez tontes ces trompettes , ces timbales , ces eors, ces faaulbois. Oh i combien voilà d'escadrons 1 En voici , messieurs , de nonveaux ; en voilà qui passent encore. Tous les Maures sont à cheval , tous tes Maures ont {Wis les arinei. Ob 1 que je crains pour nos amants ! Si par malheur ils sont rejoints, vous les ti' lez voir revenir attachés à la queue de leur courder, et livrés «isDite aux atrocités d'un peuple infidèle et barbare.

- — Non, par Dieu! s'écrie notre héros avec une voix de toanerre, non; tant que je vois le jour il ne peut rien arriver au brave don Gaïféros, Arrêtez, lAches musulmans , cenez une indigne poursuite; c'est moi qui défends Métisandre, c'eâ moi qui vous défie tous, n A ces mots, l'épée a la main, il s'élance sur les marionnettes, enfonce, renverse les escadrons maures, détruit les tours, les maisons, les remparts de Saragosse, pénètre même plus loin ; et si maître Pierre ne s'était baissé, sa.tjte tombait sur la scène avec celles de ses guerriers.

Ce pauvre maître Pierre , à l'abri derrière sa plus forte planche, criait de tontes ses forces : • Seigneur don Quichotte, seigneur don Quichotte, apelsez-vous , s'il vous plaît; eenx qun vons tuez ne sont pas des Maures , ce suit des figures de pâte. Ah ! malheureux que je suis 1 vous me cassez tout, vous me rainez. • Don Quichotte n'écoutait rien, et «niinnattle carnage. En moins de huit ou dix minutes le théâtre croula par terre ; ta cavalerie &t taillée en pièces ; le roi Marsile, grièvement blessé r

PASTU n, CB4P. XXlIl. >£&.

dcoKiira daos les H&m ; l'empereur CharleiDEigue lomba d'un e6lé, >acwiroDDe et MB Hiptre de l'autre; le Btig», effrayé du tipage, brùa sa ebatae et a'enfsit ur ks toits; le petit garçon eouiutMcacber; le giiide,raid)ergiste:,t(Mt l'auditoire, se hltèrent de f^atr la p«»te ; SmAo lin-ménae voulut m ibbt», et s'a pas^ cniKt de dire depuis qu'il s'aTait jaman n ma œilnéamuae àfanaueedète.

Noire héros, au eûlien des morts, des btess^ el des fuyards , laakreda champ de bataille, ne TOTantc^Bi d'ennemis, l'arrête pourrcfffeiidre hakine. «Je tondrais biea,i'âeria-t-il, ^e toos ceux qui osent nier l'utilité de la chevalerie fnmeiit témoins de cetl« aventure. Où eu seraient don Gaïféroe et la belle Héltsandre si le hasard ou leur bonheur ne m'avait pas conduit ici ! Moli bras les a délivrés de celte horde de méeréants. Vive, vive la chevalerie 1 elle seirie fût des heureux.

■ — Ce n'est pas moi qu'elle rend tel , répondit maître Pierre d'une *«i douloureMe dans le cnn où il se tenait. Je peux dire comeoe le roi Rodrigue fvand il eut pordn sa bataille : Hier j'étais mahre de l'Espagne, aujourd'hui je n'ai point d'asile; j'avais, il n'y a pas nn quart d'heure , des empereurs, des rois à mes ordres ; je faisais marcher d'un seul mot de nombreuses et belles armées; mes palais, mes villes, mes coffres étaient pleins de dames, de cfaevaliera, de coursiers superbes, de harnais magnifiques : et me YSilàdéponllé, solitaire, pauvre, à raumdDe, puisque moD si^^ , d'où venait tout mon bien , court à préseot les toits du logis , d'où rien au monde oe le fera descendre! Bélas ! à qui d<Hs-je tant d'isfortuBes ? à l'injuste et soudaine colèred'un chevalier Jusqu'à ce jour l'ami , te père des malbeureiiz . le soutien des faibles et des opprimés. Cest pour moi seul qu'il est emd ; je n'«i bénis pas ummbs son nom ^orieux. ■

CetouehantdiscoursattendritSanclio. a Ne pleurez pas, dit-il, mattre Pierre, vos plaintes me fendent le etenr. Je connais mm>seigneur don QnidMtte : il est bon, il est scrupuleux; et s'il vous a &it quelque twt, vous pouvexttre eertaiu qu'il vous en dédommagera.—Assurément, dit Botre béroa ; mais je ne sache pas que maître Pierre ait rien à réclamer de moi. — Comment, rien ! reprit eelui-d ; reniez donc ces corps morts, ees villes détruites.

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ces membres épars , ces princesses mutilées ; n'est-ce pas mon bien? n'est-ce pas mon sang que tous avez répandu? n'est-ce pas ces marioaDettes , qui seules me faisaient vivre, et que votre bras invindUe 3 réduites presque au néant? — Allons, dit notre chevalier, voici sans doute un nouveau tour de messieurs les enchanteurs : TOUS verrez que ces euDemis ne seront plus que des ntarionnettes. Ma foi '. je ne vous cache point que je les ai pris pour des Uaures , Mélisaodre pour Mélisandre , don Gaïféros pour don Gaïféros : j'ai fait ce que ma profession m'ol>ligeait de faire. Si la chance tourne à présent , ce n'est pas ma faute ; et pour TOUS prouver la pureté de mes intentions, je me condamne de bon coeur à vous payer le dommage. Estimez-le vous-même, maître Pierre; je m'acquitterai sur-le-champ. >> Maître Pierre , en s'incliiiant, répondit qu'il n'en attendait pas moins du magnanime don Quichotte, et proposa de rendre juges de ses demandes l'aubei^ste et le grand Saacbo. Ces deui erUtres furent agréés. Maître Pierre alors releva de terre Marsile , roi de Saragosse , avec la tête partagée en deui. • Messieurs, di^il, je m'en rapporte à vous : peosez-vDus qu'il soit bien facile de faire remonter sur son trône le monarque que je vous présente? Ne faut-il pas le regarder comme à peu près mort P et croyez -vous que ce soit trop de quatre réaux et demi pour le trépas du roi Marsile? — C'estju«te, s'écria don Quichotte. — Etcelui-d, reprit mattrePierre,qui a la poitrine, l'estomac et le ventre ouverts, c'est pourtant le grand empereur Charlemagne : est-ce trop de cinq réaux pour le guérir ? — Mais c'est beau coup, ditSancbo. — Ma foi , non, reprit TaubergisEe ; considérez la blessure. — A la bonne heure. Eboula don Quichotte , je donne cinq réaux pour l'empereur. — Ah i mon Dieu ! s'écria maître Pierre, en voici une qui a le nez coupé et un ceilcrevé !etc' est la belle Mélisandre ! Hélas I qui la reconnahrait ? Messieurs , un peu de coosdence : songez à ce qu'elle fut , et regardez ce qu'elle est; ce nez avec cet œil de moins ne valent-ils pas deuiréauxet douze maravédis ? — Uattre Pierre, reprit don Quichotted'un air sévère, on ne me vend point des chats pour des lièvres : au train dont allait le cheval de don Gaïféros , Mélisandre et lui doivent être en France. Je suis sOr qu'ils y sont arrivés, et qu'an moment où je vous parle, cette belle, avec son mari.

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se repose entre deux draps. Rayez donc cet article, s'il vous plalt. — Vous avez raison , répondit maître Pierre , qui ne voulait pas de dispute : ce nez coupé u'estpoiut Mélisaudre; je la reconnais à présent , c'est uue de ses dames d'honneur qui se sera trouvée dans la bagarre. Je ne demande pour elle que quelques niaravé-

Aiusi fut réglé le tarif des tués et des blessés. Le tout, modéré par les arbitres, fit une somme de quarante réaux, que Sancho paya sur-Ie-cfaamp , en ajoutant quelque chose de plus pour la peine de reprendre le singe. Maître Pierre fut content , don Quichotte fort satisfait d'avoir sauvé Mélisandre, et la paix rétablie dansThâtellerie, où toutle monde alla se coucher. Le lendemain, dès le point du jour, maître Pierre partit avec sa charrette, son singe et les débris de son théâtre. Notre héros se mit en route plus tard , après avoir pris congé de sou guide , et payé sa dépense à l'aubergiste, qu'il laissa tout émerveillé de ce qu'il avait ftit et dit.

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