CHAPITRE XXVI
:k BjtBQCE ENCHtNT^.
Daa Quichotte et Saocho PaDça cheminaient paisiblenieDt sur les rives de ce beau fleute qui va poitaut l'abondance, et rouie ane majesté dans un canal toujours plein des ondes toujours transparentes . Ce magnifique spectacle de la verdure et des eaux bisait rêver notre chevalier , et lui inspirait de tendres pensées. Tout à coup il aperçoit une petite barque sans rames, sans goaremaii, amarrée à un tronc d'arbre. Il regarde autour de lui, ne voit personne , et sans rien dire descend aussitôt de cheral. Sancho lui demande ce qu'il veut &ire. ■ Mon devoir, répood-il gra- ' vement. Cette barque n'est pas là pour rien. Si tu comiiûssBis comme moi nos livres, tu saurais, ami, que lorsqu'un chevalier se trouvedansnn péril imminent, l'endianteur chargé du soin de fiesafiairesnemanquejamais d'envoyer qudquefoisà deux inïUo lieues, soit un nuage, soit un hippogriffe , soit une petite barque à un autre chevalier, qui arrive en un clin d'œil, par les airs ou sur les flots , au secours du héros opprimé. Cest notre usage de tons les temps. Voici la barque; hate-toi donc d'attacher à un arbre Rossinante avec ton âne ; entrons dans ce léger
esquif, et suivons en aveugles nos destinées MoosieuT,jevous
obéirai, répondit l'écuyer surpris, parce que le proverbe dit : Obâs d'abord à ton mattre, ensuite tu raisonneras. Mais s'il m'était permis de commencer par raisonner, je vous dirais que cette barque appartient à quelques pécheurs qui pèchent dans cette rivière les-môlleures aloses du monde, il n'y a point d'eucbantement ; et j'ai beaucoup de peine à me résoudre à quitter ainsi nos pauvres bétes. — N'en sois pas inquiet , Sancho ; .celui qui va nous conduire peut-être à l'extrémité du pôle saura prendre soin de nos coursiers. — Allons, monsieur, les voilà liés. Quand partons-nous pour ce beau pays? — Tout à l'heure, smi; suis-moi, lèvel'ancre, et fendons les mers. >
Notre héros saute dans la barque : son écuy er, qui le suit, rompt le lien qui l'attachait, et le bateau, s'éloignaut du bord,
PIBTIB II, CHAP. XXTI. 36S
suit doucement le cours du fleuve. Il n'était pas eacora à deux toises du rivage, que Sancho h mit à trembler de peur. " Mon* sieur, dit-il, voyez Rossinante qui fait des efforts pour se détacher ; voyez mon âne, comme il me r^arde avec inquiétude et tendresse! O mes bous amis, mes pauvres eofants! ne vous désolez pas, je vous prie, nous reviendrons, nous reviendrons ; j'espère que la folie qui nous force à vous abandonner ne sera pas de longue durée, bientôt nous serons rejoints. • Ces paroles étaient entrecoupées de sanglots ; mais le sévère don Quichotte, indigné de tant de faiblesse, fixe sur Saoclio des yeuxde colère: • Qu'as-tu, lui dit-il , liomnie sans courage, plus timide que le £ion des bois, plus pusillanime que le ver de terre ? Que te manque-t-il? et que sou(fres-tu? Te fait-on traverser pieds nus les éternelles glaCes des monts Ripliées? Assis à ton aise dans un navire, comme Cléopatre sur le Cydnus, tu suis le paisible cours du plus beau fleuve du monde; tu fais cent lieues par minute; et depuis que nous parlons nous avons déjà parcouru quarante degrés de latitude. Si j'avais uu astrolabe je te dirais juste oit nous sommes; mais d'avance Je puis t'assurer que nous avons au moins passé la ligne équinoxiale. — Je vous crois, monsieur, je vous crois. Mais dites-moi, s'il vous plaît, combien a-t-OD fait de chemin quand on esta cette ligne, que vous appelez je ne sais comment ? — Calcule toi-même : l'équateuc divise notre planète en deux parties égales; Ptolémée, le plus babUe cosmograpbe que nous connaissions , compte trois cent soixante degrés du pôle arctique au pâle antarctique. Tu vois donc que nous avons déjà parcouru la moitié de notre globe terraqué. — Ah , mon Dieu ! comment voulez-vous que j'entende rien à ces mots terribles ? Parlez espagnol , s'il vous platt, et dites-moi comment l'on est sûr que l'on a passé cette ligne. — Ëcoute : lorsque nos vaisseaux partent de Cadix pour les Indes, ils reconnaissent qu'ils sont au delà de la ligne équinoxiale a ce que tous les insectes qui sont alors dans le vaisseau viennent à mourir sur-lercbamp. »
Sanclio, qui écoutait son jnaltre avec une extrême attention, porte vivement la inaînà sajambe, et regardant don Quichotte: « Monsieur, lui dit-il, vous pouvez compter que nous n'avons
3G8 DON QDICHOTTS.
point passé cette ligne , car je viens de pTOidre une ptice gni me mordait jusqu'au sang : d'ailtenrs, Rossinante est fà-bas ; je le vois encore aree Tâne; et nous alhns si doueetnent que ntms n'arofts pa» fait »rngt toises. •
Dana ce ntoment la barque eneliaDtée, arrÎTant près d'âne grande De on le lit do fleuve était plus étroit, se mit à marier [riiH rapi(twnent, et, se rapprochant da bord, alladonner contre un troDc de saule, qui la fit aossitât chavirer. Notre héros et son éenyer tombèrent an milfea de» ondes. Don Quichotte, qui savait naget comme un poisson, ent bientdt g^né la rive, malgré le poids de ses armes. Sancho, qu'il aida, se sauva de même ; et comme ils se regardaient à terre ruisselant d'eau de toutes pana, ils se virent environnés de pécheurs maîtres de la barque. Ceux-ci demanitaient arec de grands cris qo'on tenr payât le domniage. Don Quichotte ne s'j refusait point, pourva, disait-il , qu'on lui indiquât la forteresse ou le château dans lequel on retenait captif te ebevalier qu'il venait délivrer. ■ Quelle forteresse et quel chevalier ? rÉpondaient toujours les pécheurs. Il ne s'agit que de notre barqne, que vous avez pensé mettre en pièces. — Allons, dit enBn le héros, je vois que je prêche dans le désert, et je commence à deviner le grand secret de cette aventure : c'est un combat de magiciens. L'un voulait qne je délivrasse ce malbenreni chevalier, l'autre vent le retenir; l'un m'esvoya eette barque, et l'autre l'a renversée. Pai fait tout ce qu'il m'était possible de faire ; apparemment que les destinées réserv^tàunantreunsigrandexploit. H suffit; qu'on paye ces bcmnes gens.>Sancbo convint du prix avec les pécheurs, etsnrle-champ Faeqaitta. ^os deos héros, assez tristes, après s'ftre séetiés an soleil, s'en rctoamèrent joindre leurs conrsjers. Telle fnt ia glorieuse fin de l'avemuie àe la barque efiehaiitée.