‹ Don Quichotte de la MancheChapitre 121 sur 146 · CHAPITRE XXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIV

La comtesse Trifaldi ne tarda pas à paraître. On vit entrer dans le jardin douze femmes vêtues de deuil , avec des coites blanches si longues, qu'elles retombaient jusqu'à terre. Elles marchaient sur deux lignes, et précédaient la comtesse, dont l'immense robe noire se terminait par trois pointes , que trois pages portaient gravement. Cette comtesseét3itvoilée,aiosique ses douze con> pagnes , et s'avançait en s'appuyant sur son ëcuyer Trifaldin. Le duc , la duchesse , notre héros , se levèrent a son approche : la Doloride , sans dter son voile , vint se jeter aux pieds du due , qui DON qacHam. U

Diginz^i t., Gotigic

Ï98 t>ON QOICHOnB.

sehllade la faire asseoir à cfité de la duchesse, et lui demanda respeetueasemeotce^u'ilpouraitfaire peur son service. «Puîssandssime seigneur, répondit-elle d'uBC voix forte, et f ous bellUsime dame, et vous iltastrissimes auditeurs, je suis bien sAre d'émouToir vos cœnrs obligeantissimes par les récits de mes chagrins , de mes tourments horribilissinws. Mais, avant tout , daignez n'informer si vous possédezdans ces lieux l'iovictissimedon Quichotte et son éGuyereiceDentissime. — Oui, madamiraime, interrompit Sancho ; voilà devant vous le magnanissime don Quichotte de la ïlaDChissinie, avec son écuyerfidélissime; vous les trouvereE diligent issimes à servir votre beauté dolorissime. > Dod Quichotte alors se fit connaître , et promit de tout entreprendre pour l'infortunée comtesse. Crile-ci voulut embrasser ses geooin ; noire héros ne )e soiifMt point, et lut demanda seulement de ^rinstruire de ses malheurs. La Doloride , toujours voilée , commença ce triste récit ;

' Vous coBBaisseï sans doute, dit-elle, le fameux rojaume de Oandaya, sitné entre la mer du Sud et la grande Tapn^ane, deux lieues par delà te cap Comorin. C'est là que régnait la reine Magonce, veuve du roi Archipiela, qui n'avait laisséen mourant pour seule héritière de ce vaste État que l'infante Antonomasie. Ma naissance , mon âge , ma qualité de première duègne du palais , me valurent l'emploi glorieux d'élever la jeune princesse. Elle n'avait quequatorze ans; déjà sa beauté , son esprit , surtout son extrême sagesse , étaient célèbres dans l'univers. Une foule de princes soupiraient pour elle ; et parmi tant d'amants couronnés un simple chevalier de la cour osa se mettre sur les rangs. 11 n'avait pour lui que ses grSces, sa jeunesse et son amour. Habile dans l'art de plaire, il était poète, musicien , chantait, jouait de la guitare, et possédait au souverain degré tous ces frivoles talents que les femmes préfèrent toujours aux qualités les pins solides. Mais par mes soins vigilants ADtonçmasie aurait échappé à ses poursuites si le séducteur, pour venir h bout de son téméraire projet , n'edt employé le moyeu le plus perlide et leplus coupable. Le traître fit semblant de m'aimer ; et je vous l'avoue à ma honte, malgré ma longue expérience, malgré ma sévère vertu, jeie Crus épiis de mes cbarmes;je remarquai davantage

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jes siens ; moa cœur, trop sensible, se laissa toucher. Hâas ! j'exnrsaismaûiiMesseeamedisantqueje sauvais t'iofante; qae je m'exposais à sa place au daoger qui la mena^it. Ce dévouement (le ma part me paraissait noble et sublime. J'écoutai donc lejeime cl'ieralier, je me laissai toucher par les «ers charmants qu'il venait chantersous mes fenêtres. Il excellait surtout dans les séguidilles, espèce de couplets gais et tendres, accompagnés d'un r«Frain fort à ta mode en Candaya. Je n'ai jamais oublié eeui qui me toacbè> rentleplus, et qae je vais tous répéter, malgré les sangtots qui m'oppressent. ■

I^ Doloride alors , d'au accent un peu Tiril, se mit à chanter cette séguidille :

L'aiare ciclie m richesse,

L'ambitieux us granJs desseins,

Le sage dérobe aux bumiine

Et son bonheur et sa sa^jeste :

L'amoor, l'amour seul m trahit :

C'est im enlanl, il bit du broit.

Je fuis partout certaine belle,

Partontje chercheà l'érilfer;

Haliquaidje viens de la quitter.

Je me iclrouie plas pris d'elle.

Malgré lui J'amoitr se trahit -.

C'est un eoEaul, il Tait du bruit.

Si l'on prononce m m SoB nom, queje ne di» jamaU, Je baisse les jeux , je me tais, El l'on enteud bien moa sileuce.

Malgré lui l'amour se trahit :

C'est un enfant, il Tait du bmiL Si je veui , d'uoe toîx hardie , Parler d'elle et la célébrer, Ilélas! j'ai beau m*} préparer.

Je me trouble et je balbutie.

Malgré lui l'amour se trahit :

C'««t nn enbnt , Il rait du brait.

Enfin contre moi tout conspire :

Mon air libre, mon embarras;

i.,<>,i,.^ii,,GoogL'

Ceqaejedjs ou ne dû pas,

Tout tpprmd que /aiim ThémJre.

Mtigré lai l'amour le trihil :

C'eit un eufint, U Tut du brait.

• Je ne pus résister, reprit la comtesse, au Jeune amant qui peignait si bien ce que mon cœur éprouvait. Ah , messieurs 1 cette aventure m'a souvent fait réfléchir que des États policés on derrait bamiir les poètes , non eetii qnî font des vers tels qu'on en toit dans la plupart des recueils modernes, ces verslà ne sont point dangereux , mais ceux qui onl le talent funeste d'embdlir un sentiment tendre de toutes les grâces de l'esprit ; d'exprimer délicatement les plus secrètes pensées ; de tout dira en ayant l'air de tout cacher, et d'émouvoir l'âme enflattant l'oreille; voilà , voilà les poètes maudits qu'il faudrait fuir à l'égal de la peste , ou reléguer , s'il était passible , par delà le cercle polaire. Mais où vais-Je m'égarer 7 Je reviens à mes malbenrs. < Simple et crédule, malgré mon âge, je me crus aimée de don davijn (c'était le nom du jeune chevalier) : je me persuadai, comme une insensée, qu'une plus longue résistance le ferait mourir de douleur, et je résolus de mesacrifiar pour lui conserver la vie. Je consentis, en rougissant, à un rendez-vous qu'il me demandait ; je l'introduisis dans ma chambre , voisine de celle d'Antonomasie. Le perRde ne 6t qu'y passer; il court dans celle de l'infante , repousse la porte , s'enferme avec elle, et me laisse seule dans le désespoir. Mes efforts , mes larmes, mes cris, ne purent le rappeler; Î1 demeura longtemps avec l'iofante. Heureusement quand il fut sorti cette princesse m'assura bien qu'il ne s'était point écarté du respect le plus sévère. D'après sa parole , d'après l'ascendant qu'avait sur moi dou Gavijo, j'eus la feiblesae de tout pardonner , j'eus celle de consentir a de nouvelles entrevues, Innocentes comme la première. Juge£ quelle fut ma surprise lorsque je m'aperçus, quelque temps après , que lasage Antonomasie était grosse. U n'était plus possible de le cacher ; la pauvre enfant rint me l'avouer avec une tendre conSa née, et m'ajouta qu'elle avait signé une promesse de mariage à son coupable séducteur. J'allai tronver don Clavij o : nous convînmes que sans perdre de temps il irait montrersa promesse au premiei

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juge du bailliage, et lui demander pour épouse la belle Antouomasie. Tout s'exécata selon nos projets; le juge, après s'fitre assuré que la promesse était en bonne forme, s'en vint interroger l'in- ^nte , reçut sa déclaration , la fit remettre entre les mains d'un honnête alguasil de cour, et donna bientôt la sentence par laquelle don Clavijo était reconnu l'époux légitime de la belle héritière de Caudaya.

«—Madame la Doloride, interrompit alors Sancho, dans votre royaume comme dans le nôtre vous avei donc des alguasils de canr, des juges , des poètes et des séguidilles ? Je m'étais toujours douté que tous les pays se ressemblent. Mais continuez , je vous prie; il me tarde de savoir la fin de votre intéressante liistoire. ■ La comtesse poursuivit en ces termes :

x La reine Magonce s'nffecta si fort du mariage prédpité de sa fille,qu'3uboutdetroiEJoursellefut mise enterre. — Elle mourut donc ? demanda Sancho. —Oui, répondit Trifaldin : il est d'usage dans le royaume de Candaya de n'enterrer que des personnes mortes. — A la bonne heure, reprit l'écuyer, quoiqu'il me semble que madame Magonce ait pris la chose un pen trop vivement :je ne vois pas que votre princesse eût commis un si grand crime en épousant un chevalier aussi gentil que voua nous l'avez peint; mille autres ont fait pis, ma foi! et mesdames leurs mères se portent fort bien. D'ailleurs, ne sait-on pas que les chevaliers , surtout les errants , Unissent presque tous par être rois ou empereurs ? — Sancho a raison, ajouta don Quicliotle ; cette fortune leur est assez ordinaire. Hais écoutons la fin de rbistoires je présume que c'est le plus triste qui nous reste encore à savoir.

•—Ab, sans doute! reprit la comtesse ; ce que vous avez entendu n'est lien auprès de ce que vous allez entendre. La reine étant jnorte, nous nous occupâmes de lui rendre les derniers devoirs. A l'instant même où l'on venait de la descendre dans hrsépulture, nous voyons paraître eu-dessus de la tombe, monté sur un cheval de bois , le fameux géant Malambrun , cousin germain de la défunte, et le plus cruel des magiciens. Malambrun, pour venger la mort de sa cousine, qu'il aimait, enchanta les nouveaux époux sur la pierre de cette même tombe. La bella

, ,,,CoogL'

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AntoDomagifl devint une giienon de bronze, don Clavijo un crocodile d'an métal qui nous est iaconnu. Tout h coup, près de ces figaras en rit s'tierer un pen-on de marbre , sur lequel était écrit en caractères syriaques : Cet deux coupables amants ne repreMlraiU leur première forme que lorsque le vaillant chevalier de la Manche osera m'appeler en combat singulier. Non content de cette vengeance, le terrible Malambnin tira son large cimeterre , me saisit tremblante par les cheveux , et prêt à frapper s'airéta : Non , dit-il , je veux te laisser la vie , afin de mienx te punir , a6n d'enidopper dans ton châtiment toutes les du^nes du palais qui n'ont pas veillé sur l'honneur de la jeune Antonomasie. A ces mots il disparaît ; et mes compagnes et moi nous nous sentons tontes à nos mentoos comme des oniN tiers de pointes d'aiguille . Nous nous pressons d'y porter les

mains; bétas! nous trouvons nous trouvons ce que nous

allons vous montrer. •

La Doloride oossilôt et les douze duègnes qui l'aceompagnaimt lèvent à la fois leurs voiles, et font voir d'épaisses barbes , les unes noires, les autt«s blondes, quelques-unes grises , qiieli{ties autres blancbes. Sancho recula six pas ; te duc, la ducbesseet notre ttéros se r^rdèrent avec desjeuisorpris. •■ Yoilà, voilà, Tcprit la comtesse, dans qnel état nous a mises ee scélérat de Halamkun ; voilà comment ce barbare a déshonoré nos charmes, ndt an ciel que son cimeterre ettt tranché nos tristes jours I La vie est pour nous un affreux supplice. Que peut devenir, que peut espérer une duègne avec de la barbe ? Qui voudra • prendre soin d'elle ?à qui pourra-t-elle plaire? Hâas ! sans bariw trop souvent elle ne plaît à personne , on la dédaigne, on la repousse; ji^es du sort qui nous attend ! O duègnes mes chères compagnes , vena: , venez ; pleurons ensemble notre épouvantable arenir. ■ En disant ces paroles la Doloride s'évanouit.

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