‹ Don Quichotte de la MancheChapitre 122 sur 146 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

II finit conveDir que les personnes oisives qui s'amuseot de cette letAure ont de grandes obligatioas à Dd Hamet Beneugeli ; combien elles doivent être reconnaissantes des soins, des peines que prend cet auteur pour nous rendre compte des plus petits détails, pour nous ^claircir Jusqu'aux moindres doutes, pour Dons découvrir les plus secrètes pensées des personnages qui nous intéressent! O admirable liistorien.fl trop henreuï don Quichotte , et vous , aîmalile Sancho , vivez , vivez à jamais dans la mémoire des hommes, pour prix des moments agréables que TOUS leur Mtes passer I

Sancho, voyaotlaDoloride évanouie, s'écria :• Par le nom que je porte ! je n'ai jamais ouî conter h mon maître d'aventure aussi extraordinaire que celle-ci. Ah, coquin! Slsde Satan de Malambrun I où diable ton esprit maudit a-t-il été imaginer de donner de la barbe a de pauvres filles, qui n'ont peut-être pas de quoi payer un baigneur? — Ce que tous dites n'est que trop Trai, répondit une des douïe duègnes ; le géant ne nous a pas laissé un tnaravédiï. Fious sommes condamnées à mourir dans le triste état oîi TOUS nous voyez si votre maître n'a pitié de nous. — Bassnrez-vous, reprit don Quichotte ; je jure de finir vos maux , et d'y travailler à l'instant mSme; apprenez-moi ce que je dois faire. ■>

A cette parole la Dotoride revint de son évanouissement, c. Indomptable héros, dil-el!e, mon âme, prfte h s'échapper, s'est arrêtée à vos accents ; je renais a la vie pour vous applaudir et voasdonner les moyens d'ajouter à votre gloire. Sachez que d'ici au royaume deCandaya l'on compte cinq mille deux ou trois lieues par le grand chemin de terre; mais en allant par les airs , on n'en compte guère que trois mille deux cent vingt-sept. Le cruel Malambrun nous a dit qu'au moment même où nous aurions trouvé le chevalier que nous cherdiions il lui enverrait le fomeux cheval de bois que montait Pierre de Provence lorsqu'il enleva la belle Maguelone. Ce cheval, qui n'est point ferré.

404 DOH QUICHOTTK.

qui Démange, ne dort jamais, se dirige par une dMTitle plantée au milieu de son froDt ; ptas rapide que la pensée , il vole audessus des nuages. Cest le chef-d'œuvre du savant Merlin , ami de Pierre de Provence. Halambmn , par un effet de son art , s'est rendu maître de ce coursier, sur lequel il traverse le monde, arrive le matin en France , et le soir rnétne au Pérou : c'est une inoDture si douce, que la charmante Maguelone ne se trouvait en aucun lieu aussi bien assise, si à son aise, que sur la croupe de ce cheval. J'espère, je ne doute point qu'avant une demi-faeuie vous ne le voyiez arriver pour vous porter devant Malambrun. ■ — Combien tient-on sur ce dieval, demanda Sancfao d'unair inquiet. — On ; tient deux, répond la Doloride, l'un sur la selle et l'autre en croupe. Lorsque le chevalier qui le monte n'enlève pas une daoïe, c'est ordinairement sou écuyer qui occupe la place de la belle Maguelone. — Ah ! fort bien j et dites-moi, s'il vous platt , le nom de ce beau coursier de bois. — Il ne s'appelle point Pégase, ni Bucéphale, ni Bayard, ni Bride-d'Or, niFrontin, ni Xante, ni Éoûs, ni... — Mon Dieu! je me doute bien qu'il ne se nomme pas non plus Rossinante , comme le cheval de mon maître , qui vaut mieux que tous ceux dont vous parlez ; mais enfin il a un nom , et c'est ce nom que je vous demande. — Ce nom est ChecUlard le léger, qu'il mérite assurément, puisqu'il est de bois et qu'il vole. — .Eh bien, je suis le serviteur de monsieur Chevillard le léger; mais j'ai l'honneur de vous déclarer que je ne monterai point sur sa croupe. Pardi oui 1 moi qui ai de la peine à me tenir sur mon âne, dont le bât, tout neuf, est plus doux qu'un petit matelas de soie, vous pensez que, sans mon eoussiu , j'irai faire trois ou quatre mille lieues à cheval sur un soliveau! Oh que nenni I oh que nennl ! Je prends assurément beaucoup de part au malheur arrivé à votre menton ; mais je ne puis risquer de me casser le cou pour le plaisir de vous voir rasée : d'ailleurs, il but que vous sachiez que je suis déjà retenu pour désenclianter madame Dulcinée. — Cependant, aimable Saucho, il est arrêté dans les destinées que rien ne peut se faire sans vous. — Rien ne se fera donc , madame la Doloride ; car il est arrêté dans ma volonté que je ne suivrai point mon maître. Nous autrei écuyers ne sommes jamais pour rien dans toutes ces aventuFes :

rARTIB II, CRkP. SXXY. 406

vonssafez que les historiens, en rendant compte des belles proDMses de nos maîtres , ne parlent non plus de nons que du Grand Turc. Je ne le trouve point mauTBÎs ; mais je ne veux point me mêler d'une aCbire qui ne me regarde pas. Encore si c'était uoe belle dame, ou une jeune et jolie fille qu'il fallât tirer d'embarras, on pourrait TOir : un honnête homme sourent ne demande pas mieux que de s'exposer. Mais pour une duègne barbuel ma foi non ; je n'en suis point tenté : je reste auprte de madame la duchesse, dont j'aime mieui le petit doigt que toutes les duè^es de l'univers.

« — Il est pourtant certaines duègnes, reprit aigrement la dame Rodrigue , qni seraient comteeses ou duchesses si la fortune les avaitbien traitées. ^Là^dessus, reprit Sandio, je n'ai rien avons répondre, si cen'est que je suis de l'avitde la fortune. • La dame Rodrigue allait répliquer, lorsqu'à l'entrée de la nuit on vit paraître dans lejardinquatresaursges demi-nus, portant sur leurs épaules un grand cheval de bois. L'un d'eux le ^ose à terre sur sesquatrepieds.et s'écrie d'une voixgrave: < Le valeureux Malambran engage sa parole à celui de vous assez hardi pour le combattre de n'employer contre lui d'autres armes que son épée. Qu'il monte donc sur ce coursier; que son écuyer monte en croupe : il leur sufflrade tourner la clieville que vous voyez pour être portés à travers les airs devant le redoutable Malambnin ; maïs de peur qu'ils ne soient étourdis de la hauteur et de la rapidité de leur course, il est nécessaire qu'ils aient les yeux bandés jusqu'au moment oij dhevillard les avertira perses hennissements qu'ils sont it la fin de leur route. •

Cela dit, les quatre sauvages se retirent prédpitamment -, et don Quichotte, plein d'ardeur, veut s'élancer sur Cbevillard. Il ordonne à Sancho de le suivre. « Non , s'il vous plaît , répondit l'écuyer : depnis que j'ai vu la monture je me soucie encore moins du voyage. Je ne suis pas un sorcier, pour voler ainsi sur un bAton; et que penseraient mes insulaires quand ils sauraient que leur gouverneur perd son temps à courir dans l'air ? D'ailleurs , il j atrois mille lieues d'ici au pays deCandaya : lorsqu'une fois nous serons là , si monsieur Chevillard est fourbu , si le géant ne veut plus nous le prêter, comment revenir, je vous prie? Kons

40S DON QUICHOITB.

serODi aa moins dooza ans à Saâ« le chesiin à pied. PenduiL ce tempa que deviendra moD lie 7 NoD , TOUS dis- je ; tout bien réfléchi , je me dois à mon peuple , et je ne puis m'exposer. Saint Pierre se trouTe bien à Rome ; moi je me trouve à merveille ici,

La duchesse alors employa son crédit pour détenoion notra éeuyer; elle lui rappela ses devoirs, lepna, le supplia, |iar IV miiié qu'elle avait pour lui , de oe point abandonner son mattie, de se montrer digne du gouvernement qui l'attendait au retour, et Ht si bieo , que Sancho , les larmes aux yeux , s'écria qu'il ne pouvait résister aux instances de sa bonne «cnie madame la duchesse , et qa'il était prêt à partir. ÏXm Quichotte court l'embrasser, le tire à part; et d'une vmx basse '. ■ Mon&ls , lui dit-il , nous allons commencer un long et périlleux voyage, (tendant lequd je prévois que nous serons sans cesse oeeapéa. He pourrais-tu pas, avant de nous mettre en route , te i-etirei un moment dans ta ctiambre , sous prétexte d'aller chercher quelque chose, et là te donner un hou à compte sur les trois mille trns cents coups de fouet nécessaires à la félicité de celle qui tègat sur mon cœur? Quand tu ne t'en donnerais que cinq cents, ce serait ' toujours cela , mon ami ; tu sais bien qu'en toutes choses le plus difficile est Le commencement

■ — Pardieul répondit Sancho, vous faitesde belles propositions, et vous pïenez bien votre temps 1 Je vais parcourir trois mille lieuesà cheval sur une planche, et vous voulez que je commence par me déchirer le derrière! En vérité, votre seigneurie a perdu toutà fait le bon sens. Fiaissoasd'abordl'aventuredes barbes de cesdames;3uretouruous nous occuperons de madame Dulcinée. Je vous renouvelle ma parole de In désenchanter le plus tôt possible ; inuis n'en parlons point jusque-là. — Allons , moo ami , je m'en ûe à ta bonne foi ; souviens-toi de ta promesse. — Oui , oui , je n'y manque jamais. » En disant ces mois ils retinrent , et don Quichotte , tirant un mouchoir , pria la Doloride de lui bander les yeux. Quand cela fut fait , il monta sur Cbcvitlard , où ses longues jambes, n'ayant pomtd'élrier et tombant presque jusqu'à terre, lui donnaient l'air de ces grandes figures que l'on voit dans les tapissuies. Sancho ne se pressait pas de le suivre .

PABTIB II, CRAP. XXXV. 4W1

et demandait un coussin; mais le coussin fiit refusé parla sévère Doloride ; et Sanctao , les yeux bandés , se mit enSa sar cette croupe dure , en suppliant toute la compagnie de dire pour lui quelques ^ve, Maria. ■ Poltron , lui criait notre efaetalier, quepeux-tn craindre? PTes-tu pas à la place jadis occupée par la belle Maguelone? Ne suis-je pas à celle de Pierre de Provence? et le courage de ce héros est'il au-<l«sgus du mien? >II tourne à ces mots la clieville ; et snr-le-cliamp toutes les ituè^es se mettent à crier ensemble : ■ Dieu te conduise, vaillant chevalier ! Dieu te conserve.écuyerintrépide! Vous fles déjà dans tes airs! DOS yeux ne peuvent pins vous suivre. Tiens-toi bien, brave Sancho-, si tu tombais ton horrible chute serait semblable i celle de Phaélon. »

Sancho écoutait , et serrait son maître de tontes ses forées. " Tu m'étouRes, disait don Quichotte; pour Dieu , laisse-moi respirer. Je ne comprends pas ce qui te fait p««r; il n'est point de coursier au monde dont l'allure soit aussi douce; nons avons déjà fait plus de mille lieues , et il semble que nous n'ayons pas chaugéde place. — Cela est vrai, répondait l'éeuyer; mais jeaens de ce câté un vent terrible, qui me souffle au visage. > Sancho ne se trompait point; l'intendaut du duc avait disposé plusieurs hommes avec de grands soufflets pour donner du vent h nos deux héros. • Sans doute, reprit don Quichotte aussitôt qu'il s«itit ce vent, que nous sommes déjà parvenus a la seconde région de Pair, où se forment la neige et la grêle; si nous allons toujours de ce train, nous serons bientfit àlarégiondufen.d'oùnousvictinent les tonnerres. Je ne sais comment tourner cette cbevilte pour modérer Chevillard. >

A l'instant même les soufflets furent remplacés par des éloupes enflammées , dont on environna les voyageurs, c Ab , monsieur! s'écria Sancho, nous y sommes dans votre r^ondu feu: je sens déjà la chaleur, et la moitié de ma barbe est brûlée. Je m'en vais ôter mon bandean. — Garde-f en bien , répondit don Quichotte; cette désotiéissance nous attirerait quelque grand malheur. H feut nous abandonner entièrement à l'enchanteur qui nous mène. Peut-être sommes-nous sur le point d'arriver à Candaya , où nous allons fondre comme un épervier sur sa proie. —

i.,<>,i,.^ii,,GoogL'

408 DOH QDICHOTTI.

A Is bonne heure , monsieur ; mais il est temps que nous arrivions. Cette manière d'aller me fatigue; et si madame Magaelone se trouvait bien sur cette croupe, elle avait la peau plus dare que la mienne. ■

Toute cette conversation était entendue par le due et la duchesse, qui pouvaient à peine retenir leurs ris. Lorsqu'ils s'en furent assez amusés , l'intendant fit sortir du jardin toutes les du^nes barbues; M le duc, la duchesse, leurs gens, s'éten* dirent sur le gazon , comme ensevelis dans un profond sommeil. Alors on fait tomber nos héros de cheval par une violente secoQKse , et l'on met aussitôt le feu à la queue de Cbevillard , dont le corps était plein d'artifices. Cbevillard saute dans l'air, au milieu des fusées et des serpenteaux. Don Quichotte et son écuyer se relèvent, ôtent leurs bandeaux , et, tout surpris de se retrouver dans le même lieu, distinguent bientdt uue grande lance h laquelle était attaché un parchemin sur lequel on lisait ces mots ; ■ L'invincible chevalier de la Manche a terminé la Srande aventure de la comtesse Trifaldi, surnommée la Doloride. 11 lui a suffi d'oser l'entreprendre. Malambrun se reconnaît vaincu ; le menton des duègnes n'a plus de barbe ; Ai^ tonomasie et don Clavijo sont rétablis sur leur trône. II ne reste plus à finir que la pénitence prescrite au meilleur des écuyers, pour que la plus douce des tourterelles soit enfin rendue à son tourtereau. Tels sont les arrêts de Herljo. ■

Don Quicbotte, transporté de joie, se hita d'aller vers le duc, qui paraissait, ainsi que les autres, privé de l'usage de ses sens. « Seigneur, lui dit notre héros en le proiant par la main , revenez è vous, tout est terminé; vous en verres la preuve dans l'éeriteau suspendu â cette lance. ■ Le duc, la duchesse et leur suite , faisant semblant de revenir d'un long évanouissement , racontèrent avec effroi ■ qu'à l'instant où Cbevitlard en feu était redescendu dans le jardin, la Dolofide et ses compagnes, dépouillées de leurs barbes, avaient disparu tout à coup, et qu'eux-mêmes étaient tombés sans connaissance. Us allèrent ensuite lire l'éeriteau , féUcitèrent don Quichotte , exaltèrent son courage; et la duchesse questionna Sanchosurlec périls qu'il avait courus. L'écufer, tout fier des éloges qu'on

Diginz^i t., GilOglc

PAKTIB II, CHAP. XXXVl. 409

hii prodiguait, répondit qu'il avait beaucoup souffert ea postant par la ré^on du feu ; qu'il avait mime , sans le dire â son maître, relevé tant soit peu le mouchoir qui lui couvrait les yeux, et qu'alors il avait découvert la terre , au-dessous de lui , aussi petite qu'un grain de moutarde. On parut surpris de cette assertion; Sancbo, pour la conGrmer, ajouta que les hommes, qu'il di»tinguait fort bien, n'étaient pas plus gros que des noisettes. Il ditencore,carilélait en train de raconter, une foule d'autras détails sur les merveilles qu'il avait vues; et lorsque don Quichotte, étonné, voulut lui faire quelles objections, l'écuyer voyageur, s'approchant de son maître, lui dit : ■ Monsieur, je n'ai pas doiité de ce que vous avez vu dans Ja caverne de Montésinos ; ayez la bonté de croire de niâme ce que j'ai vu dans le ael.<

Page 1