‹ Don Quichotte de la MancheChapitre 127 sur 146 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Ce mfnw tour l'illustre Saneb», après aïoir fail éefaler si sagesse dans les jugements qu'on a rapportés, fut ewiduit en grande pompe de la salle de jastice au [»>ms qui dcTah élre sa ttemenre. Là. dans um Yaste salle, était dressée une gran<le table:, «mTertp d'excellents mets. Dès que Saneho parat, des fifres, des hautbois se fi reat entendre, et quatre pages viorent présenter une aÎKiii^iv au gouverneur, qui se lava graTement les matns, ea regaràaot decfité le dîner. La musique ayant cessé , Sancho Tint s'asseoir » table, où son couvert était seul. A ses côtés se pla^ debout an vénérableet grand personnage, vêtu de noir, portant tmelongoe baguette à la main. Sanclio, sans nen dire, mais d'un air inqmet, le ciHisidéra quelquesùstants, tandis qu' un j euM bachelie r bénissait les mets, et que le maître d'hdtel approchait tes meilteuTs ptats.

Notre gouverneur, qui mourait de fiûm, se bâta de remplir ion assiette; mais à peine il portait à sa bouche )e prejnier morceau, qnelegrand personnage noir baissa sa bagaette, et Bur-le'Cbamp l'assiette et le plat furent emportés. Le maître d'bdtri , diligmt, vient présenter un antre mets : le gouverneur vrateagoâler; la baguette arrire avant lui, le mets disparaît oonmte l'autre. Snrpris et peu satisfait de cette ^omptiludei déigamir la tiAle, Sancfao demande a l'homme à la baguette à la ooutume da pays était de dîner comme l'onjoue.à passe-passe. << Nen, aeigaeur, répond le grand personnage : j'ai l'honneurd'Arele médeeiades gonremeurs de cette tle ; cette place , qni me hil jonir de fort gros appcnntements , me prescrit k soin d'étDdiw le tempérament, la compkxion de monseigneur, afin de hrï faire éviter tout ce qui pourrait être nuisible a sa précieuse santé- Pour cela f assiste toujours il ses repas, et je ne lui laisse manger que le» choses qui lui conviennent. Le premier plat, dont votre sâgneu rie a goâté, éltât un aliment froid, que son estomac aurait eu de lapeine à digérer ; le second, au contraire, était chaud, provoquant trop h la soif, risquant d'enflanimer les entrailles et d'absorber l'bumide radical si nécessaire à ia vie.

aqmi-l h, Gotigic

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■ — Cest à foerMille, repnt Smcbo : mais, par nempir, en perdri^c rôties ne peuvent que me faire du bien ; jt T*is en !■»■• (^HBCoudeux, nnscoorirleplas petit danger. — ?IOB,assaréinent,»0Bs«gDeur,ei je vous défeDds d'y toucher. — Pourquoi cela, s'itvmu plati? — Parce que notre maître Hippoerate a dit expressément dsni ses Aphoriiines : Omnii laturatio tnala , penSx autempetiAma; te qui sigmBe que la perdrix est te plus mauvais des aliments. — Cela étant, moogiMir le docteur, faitesmiH le ptaisir de bien r^rdertotit ce qui est snr la table, de marquer ooe bonne lois ce qnî est Ealutaire, ce qui est nuisible, et puisdemelaissermanger à monaise; car, de qnelqne façon que ce soit, je tous Brertis qu'il feut que je dtne, et je ne suis p» gonvemeur pour le plaisirde mourir de faim. — Votre seigneuriea raison ; je vais lui indiquer les stiments qu'elle pourra se permettre. Ces lapereau ne «aient rien , parce que c'est on gibier lourd ; ce veau ne vous est pas meilleDr, parce que ce n'est pas uiw viande faite ; ces ragoûts sont détestables , i cause des épiceries : ce rfiti s'il n'était pas lardé pourrait voas être permis , mms oomme le voilà c'est imposable. — Mais, monaicur le docteur, cette oille que je vois fumer au bout delà table, et<iottt je sens d'ici le parfiim; cette oille est composée de tonte sortes de viandes , il est imposable que dons le noaibre je n'en troore pas quelqu'une qui me convienne. Portei-mM cette oiUe, maltie d'hôtel. — Je le lui défenda sar sa tAe. Juste ciel ! qu'osezvous demander ? Rien n'est plus mrisaiu , lien i)*Mt plus teicsie qu'une oille; il faut tsisier ce nets grossier antcbanMoes, au. professeurs de collège, aux festins de noces des laboureure; leurs estomacs peuvent s'en accommoder, mais celui d'un gouïemeur demande des aliments plus légers. Voire seigneurie doit fort bien dîner avec un peu de conserve de coings, ou quelque autre confiture; et si elle seot une grande faim elle peuty joindre un ou deux biscuits, >

A ces mots Sancho se renverse sur le dossier de son fauteuil , et toisant le médecin depuis les pieds jusqu'à la tête : ■ Monsieur le docteur, dit-il , comment vous nommez-vous, s'il vous plaît? — Je m'appelle, répondJt-il, le docteur Pedro Redo de Agnero; Je suis Dé dans te village de Tirlea de Fuera , qui est entre Ca-

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roquet et Alioodovar del Campo , sur la droite ; et j'ai pris le bonnet de docteur dans ruDiversilé d'Ossone.— Ehbieo J s'ëcrïa Sandio avec des yeux brûlants de colère , moDsienr le docteur Pedro Recio de Aguero.Datif deTirteaFuera, gui avez pris le bounet â OsEone , sortez tout àTbeure de ma présence; ùuoa je jure Dieu que je vous fais peodre, vous et tous les médedns de TIrtea Fuera que je trouverai dans mou Ile i sortez , dis-je , peste des liumaias et fléau des gouverneurs , ou je vous étrille si bien, que jamais lapiu ou perdrix ne risquera de vous faire dumal. Que l'on me doaueà manger, jel'aibieDgagnéce matin. • Le docteur, tout tremblant, s'eafuit. Sancbo, remis à peine de sa fureur, allait commencer à dluer, lorsqu'on entendît le bruit d'un courrier. Le maître d'hôtel, regardant pat La fenêtre, s'écria: > Voici sûrement des nouvellesiraportantes,car c'estdela part de roonsei^eurleduc. ■ Le courrier, couvert de poussière, vint présenter un paquet à Siancho , qui le remit à l'iatendant , et s'en fit lire l'adresse. £lle portait : ■ A don Sancbo Pança , a gouverneur de l'Ile de Baratarla, pour être remise en ses mams

■ ou dans celles de son secrétaire. > — ° Qui est mon secrétaire ? demanda Sancho. — C'est moi, seigneur, répondit un jeune homme avec un accent biscayen: — Ab I ab ! c'est la première fois qu'on a pris des secrétaires dans votre pays. Lisez cette lettre, si vous pouvez, et rendez-m'en compte. ■

Le Biscayen, après l'avoir lue , demanda de parler seul à monsieur le gouverneur. Tout le monde se retira , excepté l'intendant; et le secrétaire fit lecture de la lettre , qui s'exprimait en ces termes :

■ Je viens d'être averti , seigneur don Sancho , que mes en-

■ nemis et les vAires doivent venir vous attaquer pendant la

■ nuil. Tenez-vous prêt à les recevoir. Je sais de plus , par des

■ espions fidèles, que quatre assassins déguisés sont entrés

< dans votre ville; ils en veulent à vos jours. Examinez aveo

< soin tous ceux qui vous approcheront, et surtout ne manges • de rien de ce qu'on vous présentera. Je me prépare à vous se- > courir ; mais j'espère tout de votre valeur et de votre prudence.

■ fotrt ami, le duc. >

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■ Honsieni riatcndaat , s'ëcria Sancbo lorsqu'il eut enteDdn cette lettre , la première diose que nous avam à faire c'est de mettre dans un cul de basse-fosK le docteur Pedro Recio ;.car si quelqu'un eu teut à mes jours ce ue peut être que lui , qui voulait me faire mourir de ûim. — Seigneur , répondit l'inten* da&t , l'aTis que nous venons de recevoir mérite ta plus sérieuse attention, rose supplier votre seigneurie de ne toucher à aucun des mets qui sout sur sa table , attendu que je ne puis répoudre des personnes qui les ont apprêtés. — A la bonne heure ! reprit tristement Sanelio; mais faites-moi donc apporter du pain bis avec quelques livres de raisin : ce serait bien le diable si on les avait empoisonnés. De façon ou d'autre il &ut que je mange ; les gouvmieurs ne peuvent vivre d'air , surtout quand ils sont à la vNlle de livrer des batailles. Quant a vous , mon secrétaire, répondez à monsieur le duc que je ferai de point en poiat tout cequ'il me recommande ; ajoutez des baise-mains un peu galants pour madame la duchesse, en la priant de ne pas oublier d'envoyer i ma femme Thérèse ma lettre avec mtm paquet. IMtes aussi quelque chose pour monseigneur don Quichotte , a6n qu'il voie que je ne suis pas un ingrat ; et arrangez le tout d'un bon style, comme un Biscayen que vous êtes Allons ] continua-t-il eu soupirant, qu'on desserve cette belle table, et qu'on m'apporte mes raisins , puisque les coquins qui m'en veulent me réduisent à ce triste dîner. ■

Dans ce moment un page vint dire qu'un laboureur demandait à être introduit pour une affoire pressante. ■ Courage ) s'écria Sandw , je n'aurai pas le temps de manger même du pain. Es^ce là l'heure de venir me parler d'affaire pressante .' Penset-on que les gouverneurs soient de fer ? Ah 1 pour peu que ceci dure je n'y pourrai résister. Faites entrer ce laboureur, et prenez garde que ce ne soit un espion. • Le page assura qu'il avait au contraire la mine du meilleur des hommes, et qu'il prévenait en sa faveur. Sur cette assurance on t'introduisit ; et le bon paysan, d'un air niais, demanda d'abord lequel de ces deux messieurs était monsieur le gouverneur. L'intendant lui montra Sancho , devant lequel il se mit à genoui, en le priant de lui donner sa main à baiser. Sancho ne le voulut point, lui commanda de se

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lever et dédire promptementsoa affaire. «Paurai bientôt fini, reprit le paysao, ponrpeu que Totre seigneurie daigne m'éeoDter. •- Il faut d'abord qu'elle sache que je suis labourenr, natif du village de Miguel Turra ; qui a'est qa'à àtvx lieues de Ciudad-réal. Vous connaissez peut-être ce pays-là ?— Oui, répondît Sancho, c'est à côté de chez nous. Mais , abrégeons , Je ma prie, elnerecommeuçons pas l'Iiistoire de Tirtea Fuera. — Deux mots sufBront, continua le paysan. Dans ina jeunesieje me suis marié , par la miséricorde de Dieu , en face de la sainte Église ealliolique et romaine, avec une brave et digne fenme; j'en ai eu deux garçons, dont )e cadet sera luentdtbaebolier, eti'ahié ne tardera pas à recevoir ses ticences. Depnis quelques années je suis comme qui dirait veuf, par la perte que j'ai faite de mr. femme , à qui un mauvais médecin donna mal à propos une médecine dans le temps où etie était grosse : die en mo«rul , ce qui l'empêcha d'accoucher à son terme. Si elle était accouchée et qu'elle m'eût donné encore nn garçon je l'aurais fui étudier pour être doctmr, a6i) qu'étant doctenr il n'eût pu porter envie à ses deni frères le bachelier et le liceneié. Hais c'est une a^ire tinie , à laquelle il ne faut plus penser.

• — Je vous conseille même de n'en pins parler, isterron>|ùt Sancho. Jusqu'à présent de tout ce que vous avez dit je ao peux conclure autre chose sinon qne tous Ctea veuf defHis (foe votre femme est morte. Tftcliezde finir, mon cbcr frère; voilà l'heure de dormir.

• — Monseigneur a Irès-bi» entendu ce que je TOolais lui dire, reprit telaboureQr;jeD'aipresqne rien isjooter. MonSb cadet, j'entends celui qui doit être badielier, est devenu amoureux d'une Slle de notre village , qni s'appelle Claire Perteriae , iUe d'André Perierin, le plus riche fermier du pajB. Tous «eux dfr cette famille , de temps immémorial , se sont appelés Perierio , sans que l'on saelie trop pourquoi ; car oo prétend qne ee n'est pas leur nom. Bien est-il vrai que cette Claire Perlerine, dont mon fils est amoureux, est une perie d'Orient, tant elle est bell» et charmante; la rose du matin n'est pas anssi frakbe, aussi fleurie que celte Claire Perlerine, quand on la regarde du cdt* àroit ; du câté gauche elle est moins bien , parce que la pet^

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Tente lui a couturé la joue, et lui a fait perdre un œil: avec cela pinsienn fluxieus lui oat enlevé la luoiLê de ses dents; et un IKtit gottre qui i'est formé sous son meutoa la force de pencher sa tétetur une épaule; mais, comme Je vous l'ai dit, elle est parfaite du oàté droit , et c'est par ce c^té-là que mon Qls le bachelier l'a vue. Moaseigneur paidoime ces petits détails. Je chéris déjà CImtb Perlerine comme ma future belle-lille; et vous n'ignorez point que les pères aiment à parler de leurs enfants.

•— ODi,jele«8ig,re[H-itSand)o; maislesgouverneursaimeDt à dîner, et j'attends pour commescer que vous ayez uni l'histoire des Ferlerins etPerlerioes. — Elle va finir, monseigneur. Or donc, mon fils le baebelier a eu le bonheur de se faire aimer de la belle Claire Perlerine. Depuis longtemps cettecharmante personne aurait donné sa main à mon fils si une petite incommodité qu'elle a dès l'enfance ne l'empêchait de remuer les bras. Elle est ce que nous appelons nouée , et ne peut se lever de son siège. <^la ne fait rien à mon Qls, qui est un garçon fort doux, fort aimable, malgré le malheur qu'il a d'être possédé; ce qui, deux ou trois fois parjour, le fait écuRwr comme un furieux, $f« déchirer le visage,etbriser toutœqui est autour de lui. Ce pauvre enfant, qui n'en est pas moins un ange pour la bonté , voudrait épouser s> maîtresse Claire Perlerine; mais le père de Claire Perlerine ne veut pas consentir an mariage de ces deux amants si intéressants. Je viens vous prier, monseigneur, de me donner une lettre pour ce père, danslaqudle vous lui ordonnerei de marier sa fille à mon fils. Vmlà le sujet qui m'amène aux pieds de votre seigneu rie. — Est-ce tout, mon frère ? avez-vous fini ? — Ata , monseigneur! si j'osais je vous demanderais encore une petite grâce; mais j'ai peur d'être tndiseret , et d'abuser de vos moments. — Osez, osez , ne craignez rien ; je ne suis ici que pour vous entendre.— Eh bien, monseigneur, puisque vous le vmilez, jene vous cacberai point que je souhaiterais beaucoup qu'en faveur de ce mariage votre sei^eurie eût la bouté de donner à mon lils tebaehelier un petit présent de noces, quand ce neserait que cinq ou six cents ducats; cela l'aiderait a se mettre en ménage, et ferait qu'il dépendrait moins de la mauvaise humeur de son beaupère, parce que vous savez que pour être beureux il faut être

iadépendanl. — Est oelà tout ee que vous demsDdez, monamip Voyez s'il n'est rieD qni vous teute encore; parlez avec assa* rance, et qu'une mauvaise honte ne vous retienne point. — Monseigneur, vous Aea bien bon ; mais en vérité c'est tout. ■

A ces paroles Sancbo se lève, saisit la première chaise qui lui tombe sous la main , M courant au laboureur, qui se hAta de s'enfuir : > Misérablels'écria-t-il, il faut quejefassomme loatà l'heure pour l'apprendre avenir me demander six cenls ducats. A-t-on jamais vu pareille insolence! Six cents duc-atsi Et où les prendrais-jePAi-je reçu seulement un malheureux maravédis depuis que je suis gouverneur? Six cents ducats! Si je lesavais je ne manquerais pas sans doute de les envoyer à Miguel Turra, pour la famille des Perlerins et pour Eon flis le possédé. Mais où en sommes-nous , sainte Marie [ Il semble que mon lie soit le rendez-vous des fous de tous les pays. Qu'où ne laisse plus entrer qui que ce soit , au moins jusqu'à ce que j'aie fini mon pain. ■

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